Souvenirs de Tirana, seconde partie

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Le 05 mars 2015, à une heure assez avancée et sous une pluie battante, nous faisons la connaissance en pénétrant dans leur voiture de Daniela et Perlat Sulaj, qui nous hébergeront jusqu’au jour de notre départ de la capitale albanaise pour la ville d’Elbasan, le 08 mars 2015.

Nous arrivons par une nuit d’encre, malmenés par les cahots d’une route défoncée, à leur domicile, une maison cossue où nous attendent les autres membres de la famille, à savoir Dardi (qui est dans la classe de 6ème de l’école Emin Duraku avec laquelle nous travaillons), son petit frère Kristi et leur petite sœur, dans les bras de leur grand-mère.

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L’ambiance est chaleureuse et animée, ceci nous changeant des derniers jours où nous passions beaucoup de temps avec seulement Denion. Dardi est rigolo, visiblement ravi de nous avoir à la maison mais n’arrivant pas à se départir d’une gêne timide. Pour le moment, et en attendant que le temps fasse son affaire pour briser la glace, nous échangeons des rires complices. Dardi, comme Denion, a débuté le français cette année et nous parlerons donc en anglais, que ses parents maîtrisent par ailleurs parfaitement. La grand-mère, elle, ne parle qu’Albanais. Cette dernière m’a visiblement à la bonne et me gratifiera durant tout le séjour de fantastiques tapes dans le dos, accompagnées de rires tonitruants.

Daniela occupe un poste très important puisqu’elle est procureur, tandis que Perlat travaille dans la microfinance. Après cette troisième famille nous accueillant, nous réalisons que nous n’avons côtoyé uniquement que des gens ayant une situation très correcte, dans un des pays les plus pauvres d’Europe. Nous comprenons que Vjollca, l’enseignante de l’école Emin Duraku avec qui nous travaillons, par soucis de nous procurer des conditions de séjour les plus confortables possibles, a « sélectionné » pour nous accueillir ces trois foyers et s’est occasionnée un sacré stress dans l’organisation de ces quelques jours !

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Durant tout notre séjour passé dans la capitale, nous continuons nos visites régulières avec différentes classes apprenant le français et ayant Vjollca comme professeur. On nous présente l’école Emin Duraku comme une des deux meilleures écoles de la capitale albanaise, ce qui nous laisse perplexes au vu de l’état de délabrement des bâtiments et de l’apparent manque de moyens dont l’école semble disposer. Après petite réflexion, cela ne nous étonne que moyennement, car nous avons eu tôt fait de comprendre en voyageant que moins la situation d’un pays est aisée (sur le plan économique, social, politique), plus le gouvernement se désengage de l’éducation et de la culture. L’éducation « institutionnelle » étant complétement dévalorisée, les enseignants sont sous-payés et ne disposent d’une reconnaissance sociale que très limitée. Les diplômes perdent aussi considérablement leur valeur. Tous les enfants que nous avons rencontré prenaient en dehors de leurs cours à l’école des cours privés l’après-midi.

Un soir, une adolescente rend visite à la famille de Dardi. Daniela nous la présente comme étant sa nièce et propose à Gitanjali de discuter avec elle. Au cours de la conversation, la jeune fille lui explique qu’elle souhaite se rendre à l’étranger pour poursuivre ses études, car le niveau de l’éducation en Albanie est trop médiocre et les diplômes universitaires dénués de valeur. Elle nous apprend que la corruption en Albanie est aussi largement répandue dans l’enseignement, information que confirmeront au cours de notre séjour albanais plusieurs personnes. D’une manière générale, la quasi totalité des albanais que nous avons rencontré envisageaient d’aller continuer leurs études ailleurs ou d’y envoyer leurs enfants.

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Nous visitons trois classes dans l’école Emin Duraku : une 6ème (11-12 ans), une 7ème (12-13 ans) et une 10ème (15-16 ans), cette dernière ne bénéficiant pas d’échange avec une classe française.

Les rencontres avec les 6èmes sont éprouvantes ! La classe est surchargée et les élèves, bien qu’apparemment ravis de nos interventions, sont complétement indisciplinés. Il y a également un petit groupe d’élèves carrément insolents.

C’est tout autre chose avec les deux autres classes qui nous reçoivent. Leur niveau de compréhension et d’expression en français est véritablement bon. La classe de 10ème fait en effet partie d’un programme spécial de français renforcé, programme mis en place en collaboration avec l’ambassade française et qui devait reprendre cette année scolaire ci (2015-2016). Nos discussions avec les élèves de la classe de 10ème sont vraiment intéressantes, devenant rapidement un échange plutôt bon enfant. Cela finit même par un petit cours de danse pour Gitanjali. En discutant avec eux, nous mesurons l’importance du sentiment nationaliste albanais, résolument ancré dans la culture albanaise par des siècles d’histoire tumultueuse, où les pouvoirs en place l’ont soit exacerbé soit cherché à le détruire. Nous percevons également le sentiment perplexe de ces jeunes gens, face à l’ambiguïté entre ce nationalisme dans lequel ils baignent depuis leur naissance et le constat d’un pays où la situation et les perspectives les poussent à se tourner vers l’étranger.

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La mosquée Et’hem Bey est de dimension trop modeste pour accueillir tous les fidèles lors de la prière : des tapis sont déployés sur le trottoir.

Religions

Un matin où nous nous rendons en ville avec Daniela, cette dernière nous demande de quelle confession nous sommes, question nous laissant un peu décontenancés et mal à l’aise car suivie d’un affirmation assez énergique de sa propre foi (« do you fear god ? I have the fear of god ! »). C’est que, depuis que nous avons entrepris ce voyage, nous mesurons combien la question religieuse est une donnée prépondérante dans la construction de l’identité des êtres humains et de leurs sociétés. Nous prenons aussi quotidiennement la mesure du cas exceptionnel que représente la France en terme de laïcité, dans la vie de tous les jours.

Alors que dans la totalité des pays traversés précédemment, les sociétés étaient plutôt configurées selon un modèle mono-confessionnaliste, l’Albanie offre un tout autre exemple.

Les données actuelles font état d’une répartition de la population en terme d’appartenance religieuse comme suit :

– 10 % de catholiques
– 20 % d’orthodoxes
– 70 % de musulmans, dont 20 % appartenant à la secte (dans le sens premier du terme) soufie des Bektashis, le reste étant de mouvance sunnite.

L’importance des Bektashis est telle (du point de vue du nombre de ses adeptes autant que culturellement parlant) qu’elle est parfois présentée comme la quatrième religion pratiquée par les albanais, distinctement de l’Islam sunnite. Si nous en entendons parler pour la première fois par Perlat, nous croiserons ses traces jusqu’en Turquie, sans jamais pour autant parvenir à recueillir beaucoup d’information au sujet de ce courant spirituel, très éloigné de l’orthodoxie sunnite.

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Nous prenons connaissance de l’existence des Bektashis à ce moment précis, lorsque Perlat nous apprend que le drôle de bâtiment à droite appartient à la secte musulmane. Ce dernier nous la décrit comme très libérale, autorisant par exemple la consommation d’alcool et de viande de porc.

Les Bektashis

Fondée au XIIIe siècle par un philosophe d’origine perse s’étant établi en Anatolie, la confrérie des Bektashis a acquis au fil des siècles une importance culturelle, spirituelle et politique considérable au sein de l’Empire ottoman. Leurs idées circulent notamment chez les élites et, surtout, dans le corps des janissaires, célèbre armée de fantassins longtemps composée d’esclaves d’origine chrétienne, enlevés spécialement pour fournir les rangs des janissaires. L’aspect syncrétique et la grande tolérance qui définissent la pensée Bektashi semblent avoir été déterminants dans le processus de conversion des esclaves, mais également dans l’islamisation des Balkans, après les conquêtes ottomanes. Lorsque le corps des janissaire est supprimé (un beau massacre de centaines de milliers de personnes) au XIXe siècle, les Bektashi perdent une grande part de leur influence. Lors de la création de la république turque, Kemal interdit les mouvements soufis. La capitale de l’Albanie, où les Bektashis avaient gardé une importance cruciale, est ainsi devenu le centre mondial de ce courant de l’Islam méconnu dans nos contrées, que l’on considère parfois comme faisant partie du mouvement Alévi ou encore comme une spiritualité distincte de l’Islam.

Les Bektashis présentés, je vous propose maintenant de vous pencher brièvement sur l’histoire des religions en Albanie, afin de comprendre ce qui fait que l’Albanie est souvent présentée comme un modèle de tolérance religieuse.

Le christianisme fait son apparition dès le premier siècle sur le sol albanais. Ce dernier sera, au fil des siècles, le théâtre de la confrontation entre divers influences et courants du christianisme (entre les églises romaines et byzantines, avant et après le schisme de 1054). Ainsi, une bipolarisation religieuse se met progressivement en place sur le sol albanais, le nord du pays étant influencé par l’église catholique romaine et le sud par l’orthodoxie byzantine. Une fois la conquête ottomane achevée (seconde moitié du XVe siècle) et leur pouvoir durablement assis, les autorités de la « Sublime Porte » favorisèrent une islamisation progressive de la population albanaise. Bien que tolérante envers l’appartenance et la pratique d’une religion autre que l’Islam sunnite (système du millet), la théocratie ottomane imposait aux non-musulmans un impôt et le prélèvement d’enfants qui iraient grossir les rangs de l’armée ottomane. Le phénomène de conversion à l’islam en Albanie est donc, avant tout, dû à des considérations d’ordre économique et social. Toute ascension sociale n’est possible que par la voie de la conversion et les élites albanaises seront parmi les premières à épouser la foi musulmane, afin de pouvoir accéder aux plus hautes sphères de l’administration ottomane.

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L’habit de ces religieuses rappelle une figure très célèbre en Albanie, celle de mère Térésa (Nënë Tereza), albanaise de Macédoine. Je rate, à quelques seconde près une photo des deux religieuses s’abritant derrière un casque de soudure pour admirer l’éclipse ayant eu lieu ce jour là.

Une autre explication, politique celle-ci, existe pour expliquer la conversion à l’Islam d’une bonne partie de la population et des élites. Le système du millet prévoyait que chaque communauté religieuse disposerait d’une structure administrative et hiérarchique propre et dont le pouvoir serait accordé par le gouvernement ottoman. Les orthodoxes de l’Empire ottoman, la minorité religieuse la plus importante, dépendaient tous, quelles que soient leurs appartenances ethniques et linguistiques, du patriarcat grec de Constantinople, devenue Istanbul. Il y a donc fort à parier que les albanais ont souhaité se détacher de l’influence grecque au sud et serbe au nord, la Serbie ayant obtenu d’Istanbul de placer les catholiques albanais sous sa juridiction. En se convertissant à l’islam, les élites albanaises pouvaient ainsi garder une certaine autorité sur leur territoire et y maintenir une intégrité linguistique et culturelle, bien qu’avec comme contrepartie d’assoir plus profondément les institutions ottomanes et leur domination.

Avec le déclin progressif de l’Empire ottoman, les velléités d’indépendance se font sentir en Albanie. D’abord volonté de seigneurs ayant réussi à accumuler suffisamment de pouvoir entre leurs mains pour rêver de s’affranchir de la férule de la « Sublime Porte » (à l’exemple du célèbre Ali Pacha), le sentiment nationaliste devient progressivement populaire, pour finalement aboutir à l’indépendance de 1912. Contrairement aux autres provinces de l’ancien Empire ottoman accédant à l’indépendance, l’Albanie présente sur son territoire un multiconfessionalisme qui aurait pu être un sérieux frein à l’élan nationaliste ayant permis à l’Albanie de se constituer en état souverain. En effet, la proportion de catholiques reste très importante, dans un pays étant devenu à majorité musulman. La Serbie et la Grèce sont à ce moment prêts à exacerber les tensions communautaires, dans l’espoir de récupérer des territoires : la Grèce souhaite reconquérir l’Épire et rêve de la création d’un chimérique nouvel Empire byzantin. Les leaders nationalistes, les élites albanaises, intellectuelles et religieuses, vont éviter le piège en écartant la question de la religion, et baser toutes leurs revendications sur l’identité linguistique et historique des descendants des Illyriens. La communauté bektashi jouera ici un rôle fondamental, favorisant grandement le dialogue interconfessionnel, affirmant ainsi et plus que jamais sont rôle au sein de la population albanaise.

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Il est très rare d’observer en Albanie des femmes portant le voile islamique (contrairement au voile traditionnel, encore porté par beaucoup de dames d’un certain âge), qui avait été aboli par le roi Zog dans les années 20, suite à une demande du Congrès des Musulmans d’Albanie

Les autorités sunnites trouvent aussi leur intérêt dans cette mise à l’écart de la question religieuse, car se pose le problème d’un héritage apporté par le dominateur, celui dont on veut maintenant se séparer et que l’on considère comme un ennemi.

Comme je le disais, la communauté bektashi prend un rôle particulièrement important au cours de cet période clef de l’histoire albanaise. La communauté soufie avait déjà trouvé en Albanie un terreau fertile à son développement, car s’accommodant tout à fait à des syncrétismes entre les cultures catholiques et musulmanes. La construction de l’indépendance albanaise permet une diffusion des idées bektashis, car ces dernières étaient à même de canaliser les sentiments liés à la question religieuse. Ainsi, et suivant leur influence, on assiste à cette période à un passage de la religion de la sphère publique à la sphère privée. Idée chère aux bektashis, pour qui la pratique religieuse et la relation avec le divin est d’abord intime.

Durant les années 20-30, les élites albanaises poursuivent cette volonté de sécularisation de la société albanaise. L’autoproclamé roi Zog Ier (celui qui aurait donné ses traits à Muskar II dans Le sceptre d’Ottokar), fervent admirateur d’Atatürk, continue dans la voie d’une laïcité affichée en proclamant le royaume d’Albanie État laïc et en effectuant un mariage, lourd de symbole (lui étant musulman), avec une aristocrate catholique.

L’issue de la seconde guerre mondiale coïncide avec l’avènement de la dictature communiste d’Enver Hoxha. Dès lors, le pouvoir en place ne cesse de combattre le sentiment religieux, jusqu’à l’interdire purement et simplement, en 1967. En 1976, Hoxha déclare que l’Albanie est le premier pays athée au monde. La culture islamique a été plus particulièrement visée et touchée par le régime communiste. Il faut préciser que les élites communistes étaient pour la plupart issues du sud du pays et étaient plutôt de tradition orthodoxe. Ensuite, l’idéologie marxiste, ayant pour origine un occident de tradition chrétienne, a tendu à gommer la culture musulmane plus que les autres cultures religieuses (dans l’enseignement, notamment). Les mariages interconfessionnels deviennent durant la dictature de plus en plus courants. Également, les albanais se tournent préférentiellement vers l’occident, lorsqu’ils le peuvent, pour s’échapper du carcan qui leur est imposé, au détriment d’une culture arabo-musulmane (télévision italienne, musiques populaires occidentales). Enfin, certaines actions du régime ont pu involontairement tendre à gommer les pratiques religieuses, comme la promotion de la viande porcine.

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Il n’est pas tout à fait rare d’observer des personnes, d’un certain âge en général, portant le chapeau traditionnel albanais (fait en laine bouillie).

Avec la chute du régime communiste, nous aurions pu penser pouvoir observer un regain de la pratique religieuse, si longtemps et durement brimée. Ce dernier reste cependant très limité, malgré les tentatives d’organisations prosélytes, missionnaires et panislamiques (mais aussi catholiques et orthodoxes). En effet, les problèmes économiques et sociaux prévalent alors sur les considérations religieuses. De plus, au sortir de plusieurs décennies d’un enfermement total et synonyme de pauvreté, la société albanaise est bien plus tournée vers une société occidentale pleine de « promesses de modernité », que ne semble pas leur offrir pas le monde musulman.

Pour les milieux catholiques, l’enjeu est la reconquête d’une terre autrefois dominée par le christianisme et passée sous le contrôle de l’islam antagoniste. Pour les milieux musulmans, il s’agit de conserver et renforcer la présence de l’islam en Europe. Les ONG et acteurs des divers courants religieux s’implantent alors dans les régions et villes traditionnellement tournées vers leur confession, ne parvenant que très peu à concrétiser leurs objectifs « expansionnistes ».

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Détail de frise sur la mosquée du centre de Tirana. Unique vestige, avec la tour de l’horloge qui la jouxte, de l’époque ottomane. Monument religieux, elle a dû son salut à son intérêt historique, alors que les édifices religieux étaient détruits en masse durant l’époque communiste.

Malgré le faible regain d’intérêt des albanais pour la question religieuse, cette dernière va tout de même prendre une place dans les débats politiques et se voir malheureusement instrumentalisée. Si les élites albanaises avaient réussi, lors de l’indépendance, à empêcher la question de la religion d’amener des dissensions au sein de la population, les politiques n’hésitent pas aujourd’hui à polariser la société pour mieux servir leurs intérêts et leur influence. Par exemple, la gauche libérale associe la religion musulmane à un frein à la modernisation du pays et à son rapprochement avec l’Union Européenne, mais reproche également aux partis de droite et partis conservateurs, de tradition plutôt musulmane, de favoriser le fondamentalisme musulman. A l’inverse, les partis de droite reprochent aux partis de gauche leurs accointances avec le Grèce et la Serbie (les rapports avec la Serbie sont particulièrement délicats, notamment sur la question du Kosovo) et de, eux, favoriser le fondamentalisme orthodoxe.

Pour conclure un peu tout ça : l’Albanie est un exemple unique au monde de mixité religieuse, les albanais en étant particulièrement fiers. Cet « équilibre » religieux est dû à une histoire somme toute complexe et douloureuse et reste aujourd’hui fragile, bien que la menace qui pèse dessus ne provienne pas tant des lobbies étrangers que de la fragilité politique et sociale du pays.

Réminiscences de la période communiste

Voilà une question que l’on a que très, très peu abordée dans nos nombreuses conversations avec les albanais. Ces derniers ne sont presque jamais venus à ce sujet et nous nous sommes bien gardés de l’évoquer. « La Corée du Nord européenne », « ultime bastion du stalinisme », cela fait un peu morbidement courir l’imagination. Si les gens n’en parlent guère, les stigmates de cette période sont néanmoins bien visibles, ne serait-ce que par les milliers de bunkers abandonnés, éventrés ou ré-investis que l’on trouve dans le pays, résultat d’une politique de terreur instaurée par le régime et dont les chantiers avaient mis le pays dans une situation économique désastreuse. Complétement isolé car ayant petit à petit coupé ses relations diplomatiques avec tous les pays étrangers, le régime a pendant des décennies cloîtré les albanais dans un pays en « état de siège permanent », sur lequel l’ennemi impérialiste, à savoir le reste du monde, risquait de fondre pour s’en emparer.

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« Bas relief socialisme triomphant », sur un mur d’un bâtiment du gouvernement

Vjollca, en se promenant un jour avec elle, nous raconte : « j’étais dans ce parc avec une amie lorsque le dictateur est mort. Nous étions adolescentes. Tout d’un coup, des haut-parleurs ont annoncé sa mort. Tout le monde s’est arrêté et s’est mis à pleurer. Nous aussi, nous pleurions, de tristesse et de terreur, car il nous paraissait certain que maintenant, l’ennemi allait envahir notre pays et que notre fin était là ».

Un autre jour, c’est à Perlat de nous expliquer l’histoire familiale de sa femme. Son père ou son grand-père, je ne peux me rappeler, était très proche du pouvoir communiste. Une situation à risque, puisque le noyau dur du pouvoir pratiquait régulièrement de vastes purges, afin de garder d’une main de fer le contrôle sur le pays. Et lorsqu’une purge touchait une personne, c’était comme une malédiction qui s’abattait sur sa famille, ses proches et ses amis. Je ne sais plus ce qui est arrivé à ce parent, mais Perlat nous a expliqué que la famille de Daniela, devenus des parias, a dû vivre dans une grande pauvreté. Les enfants ne pouvaient par exemple plus suivre d’études dans l’enseignement supérieur. Il nous expliquera que la sœur de Daniela a par exemple dû renoncer à ses études. Il nous dira aussi toute l’admiration qu’il porte à sa femme pour avoir réussi à re-gravir ainsi et malgré les difficultés l’échelle sociale.

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Dans une boutique de souvenirs : tasses à l’effigie du dictateur communiste, joueurs de football ou avec symboles nationalistes (dont la carte de l’utopique « Grande Albanie »).

Plus étonnant, nous croiserons plusieurs boutiques de souvenirs vendant des objets à l’effigie d’Enver Hoxha. A ce sujet, Ledio, fils de Klauda, notre première hôte albanaise, nous expliquait : « il y a toujours aujourd’hui des partisans du régime d’Hoxha et des nostalgiques de cette période, qui mettent notamment en avant les problèmes de sécurité d’aujourd’hui ». Pour cause, la criminalité avait été éradiquée durant la période communiste.

Outre les blockhaus, l’architecture de la capitale porte encore les traces de cette dictature qui dura près de 50 ans. La place Skanderbeg en est un bel exemple : on ne peut manquer d’observer les monumentaux bâtiments de style soviétique qui la bordent, dont le palais de la culture et le Musée national historique, avec sa non moins monumentale frise. Cet « élan du peuple albanais vers son indépendance et son identité » donne un joli condensé de l’idéologie du parti : exaltation du sentiment nationaliste, glorification de l’origine du peuple albanais et de son « intégrité ethnique » (on présente les albanais comme les descendants directs des antiques Illyriens – le peuple est donc autochtone et légitime sur sa terre-mère), symboles d’un peuple guerrier (ayant toujours eu à lutter pour sa souveraineté). Enfin, les classes populaires sont ici célébrées, ouvriers et paysans/soldats tournés glorieusement vers le futur.

La monumentale frise très "réalisme socialiste", du Musée National Historique. Titrée 'L'élan du peuple albanais vers son indépendance et son identité".
La monumentale frise très « réalisme socialiste », du Musée National Historique. Titrée ‘L’élan du peuple albanais vers son indépendance et son identité ».

La place abritait auparavant une gigantesque sculpture du dictateur Hoxha, détruite à sa mort, et qui trônait en son centre, aux côtés d’une sculpture de Skanderbeg, personnage historique et symbole nationaliste dont je parlerai un peu plus bas.

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Résidence d’Enver Hoxha, dans le quartier du « Bloc », autrefois inaccessible à part aux élites du parti communiste.

Un peu plus loin, en quittant la place et parcourant quelques rues, on peut passer sans s’en rendre compte devant l’ancienne résidence du dictateur. Non signalée comme telle, cette dernière est cependant bien entretenue, il y a même les tapis qui prennent de temps à autre l’air aux fenêtres.

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La Pyramide, conçu par la fille d’E. Hoxha et construite pour être le mausolée du dictateur, menacé de destruction depuis des décennies

Enfin, en flânant dans les rues du centre-ville, on ne peut manquer de tomber en face d’un grand bâtiment aussi étrange qu’il est à l’abandon : la Pyramide. Initialement construite pour devenir un mausolée et un musée à la gloire du dirigeant, cet étrange bâtiment a connu un destin incertain (la Pyramide a été, tour à tour, centre culturel, discothèque, local pour une chaîne de télévision) et attend maintenant et en se dégradant petit à petit que l’on statue sur son sort : destruction ou réhabilitation. Le débat est apparemment sensible au sein de la population albanaise, entre devoir de mémoire et souvenir douloureux d’une période noire.

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Kruja,ville du héro national albanais, Skanderbeg

Virée en famille à Kruja

Pour notre dernier jour en leur compagnie, les parents de Dardi ont très gentiment prévus de nous faire faire un peu de tourisme et de nous emmener un peu plus au nord visiter la ville de Kruja. Haut lieu du tourisme albanais, cette ville abrite les ruines de ce qui fut le château du plus illustre des albanais, George Kastriot, alias Skanderbeg. Lorsque vous voyagez en Albanie, vous avez vite fait de vous familiariser avec ce nom, symbole le plus fort du nationalisme albanais, leur « héro national ».

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Si la nature environnant la ville de Kruja – des montagnes au caractère foncièrement méditerranéen – est bien sympathique, la ville en elle même ne présente que peu d’attraits. Nous nous mettons rapidement en marche vers la citadelle médiévale. Avant d’atteindre les remparts, nous passons dans des ruelles étroites formées par deux rangées de très jolis bâtiments, tout en bois et sûrement très anciens. Peut être un ancien bazar. Ces baraques abritent nombre de boutiques de souvenirs, sûrement plus adressés aux touristes albanais qu’aux étrangers, qui doivent plus rarement atteindre cet endroit. Toutes ces boutiques sont fascinantes, débordant d’horreurs kitsch mélangées à un fatras de vieilleries qui feraient le bonheur des antiquaires et brocanteurs. Nous croisons même une vieille dame travaillant ses tapis sur un grand métier à tisser.

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Avant de débuter un repas qui sera pantagruélique autant que délicieux, Perlat nous propose de partir avec Dardi et Kristi visiter l’un des deux musée se trouvant dans l’enceinte de la citadelle : le musée ethnographique. Fort sympathique, cette maison-musée datant du XVIIIe siècle et fort bien préservée nous plongera dans la vie d’une riche famille de l’Albanie ottomane, avec force ustensiles, éléments de décoration, outils, costumes d’époques, armes, de la basse cour au hammam, en passant par la salle des hommes, celle des femmes, le pressoir à olives, les chambres, les cuisines etc.

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Musée ethnographique de Kruja, maison d’une famille noble albanaise durant la fin de la période ottomane

Après le déjeuner, vient le tour de la visite du musée Skanderbeg, logé dans un bâtiment flambant neuf (en regard des ruines environnantes) et « d’inspiration médiévale », architecture qui refroidit un peu notre ardeur, contrairement à Dardi et Kristi qui sont eux d’un enthousiasme délirant ! Si l’aspect extérieur ne nous plaisait guère, il n’était pourtant qu’un pâle avant-goût de ce que nous réservait l’intérieur. Reconstruction très kitsch d’un intérieur médiéval, avec innombrables bustes et statues grandeurs natures de Skanderbeg et de ses généraux, l’air guerrier et les muscles saillants, reproduction d’armes (dont celles de Skanderbeg, dont les originaux se trouvent dans un musée à Vienne) etc. Tout ici est fait pour vous inspirer admiration et exalter votre sentiment patriotique, peu pour vous instruire ou vous permettre d’admirer des pièces d’époques. Le délire est poussé à son paroxysme avec la « bibliothèque Skanderbeg », où sont exposés des centaines d’ouvrages sur Skanderbeg, écrits dans des dizaines de langues, histoire de vous faire comprendre l’héritage universel que représente le héro national albanais. Malheur à moi, si un albanais me lit ! Car on ne plaisante pas avec la figure de Skanderbeg.

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Le musée Skanderbeg, également conçu par la fille du dictateur et haut lieu de tourisme pour les albanais

Fils d’un seigneur albanais, il fut donné en otage à la Sublime Porte, en gage de la soumission de son père. Il y reçoit une éducation militaire autant que religieuse et intègre l’armée ottomane, où il ne tarde pas à briller pour ses qualités de chef militaire, recevant bientôt le surnom de Iskender Bey (le « prince Alexandre », en référence à Alexandre le Grand), qui deviendra par déformation « Skanderbeu » en albanais. Profitant en 1443 d’une victoire hongroise sur les troupes ottomanes, Skanderbeg réunit plusieurs albanais se trouvant dans la même situation que lui et part reprendre le contrôle du fief de son père, Kruja. Réunissant sous sa bannière les seigneurs féodaux que les dissensions avaient empêché de rallier à la cause commune de la résistance à l’envahisseur et s’appuyant sur une fierté et une cohésion populaire, il réussit durant toute sa vie à mettre en échec les armées ottomanes, leur empêchant la route vers l’Europe et ce malgré de nombreuses difficultés (incursions vénitiennes, refus systématiques des états chrétiens de lui venir en aide). Sa figure de résistant à l’ennemi ottoman et de génie militaire restera célèbre (Vivaldi composa un opéra en son honneur et Ronsard un poème) et sera pleinement exploitée par le régime de Hoxha, l’historiographie communiste effectuant un parallèle entre Skanderbeg et Hoxha, « Skanderbeg des temps modernes ». Il est intéressant de noter que le musée a été construit pendant la période communiste, sur les plans de la fille du dictateur. Malgré la récupération de ce symbole par le régime communiste, ce « héro national » est resté unanimement populaire (nous ne sommes pas rentrés dans une école albanaise sans voir dans l’entrée une effigie, un panneau sur Skanderbeg).

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Du haut de la citadelle, sur laquelle les armées ottomanes ont déferlé pendant des décennies, sans victoire.

Après la visite, Perlat nous demande ce que nous en avons pensé. Nous annonçons timidement notre verdict : « nous avons préféré le premier musée ». Notre hôte nous répond en rigolant, « je m’y attendais ».

A propos de Kruja et Skanderbeg : le grand écrivain albanais Ismail Kadare a écrit un roman, Les tambours de la pluie, relatant le siège d’une citadelle (Kruja, bien que non nommée) par l’armée ottomane, au XVe siècle. Très bien écrit et fortement documenté, le livre louche sur l’épopée homérique de l’Iliade, bien que de dimension plus modeste. Son trait le plus sympathique réside dans le fait que le récit se fait du côté des assiégeants. Même en sachant que l’écrivain a créé cette œuvre au plus fort de la répression communiste, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une gêne en lisant ce récit d’un haut fait du grand héro de l’histoire albanaise, qui semble pétri de sentiment nationaliste. Le roman comporte plusieurs niveaux de lecture, peut-être même plus qu’il n’y parait (le siège de la citadelle est une métaphore de l’isolement de l’Albanie suite à sa rupture avec l’URSS et le « danger » d’une intervention soviétique similaire à celle de Prague). L’édition que je possède (1985, folio) comporte une postface du très officiel historien Aleks Buda, hallucinante de récupération idéologique de l’histoire de l’Albanie, et à ce titre, fort intéressante.

Le lendemain, le 08 mars, c’est la journée internationale des femmes, la fête des mères en Albanie et le jour de notre départ de la capitale albanaise pour la ville d’Elbasan. Nous reviendrons cependant y passer quelques jours afin d’attraper quelques contacts musicaux et avant de poursuivre notre route vers le sud.

Quelques ultimes photos de la capitale albanaise :

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