Souvenirs de Tirana, première partie

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Le 03 mars 2015, nous changions de maison albanaise, pour nous retrouver dans l’appartement d’un des élèves de l’école Emin Duraku : Denion Tota, élève en classe de 6ème. C’est la première année qu’il apprend le français. Notre communication se fait donc plutôt au moyen de l’anglais, qu’il maîtrise beaucoup mieux que moi, et même un peu mieux que Gitanjali.

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Denion est fils unique et vit avec ses deux parents, dans un appartement de taille modeste. Alida, sa maman, travaille comme rédactrice en chef pour les nouvelles d’une grande chaîne de télévision privée albanaise, tandis que son père (dont je ne parviens malheureusement pas à me souvenir du prénom), est médecin urgentiste dans un hôpital de Tirana. Tous les deux sont véritablement très occupés et nous ne partagerons malheureusement que peu de moments avec eux, d’autant plus qu’un scandale politique apporte une surcharge de travail à Alida, au moment où la petite famille nous reçoit.

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Nous croisons aussi durant ces deux jours et demi la mère d’Alida, qui habite dans le voisinage (tout comme sa sœur et le cousin de Denion), ainsi que Nadia, faisant elle aussi partie de la famille, cuisinière de métier et qui est la nounou de Denion l’après-midi (les cours finissent vers midi). Nadia nous concoctera de dé-li-cieux petits plats typiques de la nourriture albanaise : soupes au beurre, aux légumes et à la viande, petits légumes grillés ou poêlés (courgettes, aubergines – aussi délicieuses que celles que cuisinait ma grand-mère ! – poivrons), salades diverses, viandes grillées…

Lorsque nous sommes introduits dans leur foyer, Alida organise le couchage de la manière suivante : Denion cède sa chambre à Gitanjali pour que cette dernière puisse jouir d’un peu d’intimité, tandis que Denion et moi partagerons le canapé du salon. Lorsque, lors d’un premier repas en famille, nous leur apprenons que Gitanjali et moi sommes en couple, les parents de Denion sont soulagés. La solution est plus évidente : ils nous laisseront leur chambre et dormiront dans le salon. Nous avons beau protester, il n’y a rien à faire, hospitalité albanaise oblige !

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Notre séjour chez les Tota est l’occasion de faire nos premiers pas en solitaire dans la capitale albanaise.

Le centre-ville donne à voir beaucoup de grands immeubles, la plupart relativement récents. La ville de Tirana a été fondée au XVIIe siècle par les turcs (un village y existait déjà) et est longtemps restée une ville de taille modeste, avant d’être déclarée capitale du pays, en 1920, par les députés albanais. Elle va ensuite, principalement à partir de la fin de la seconde guerre mondiale, subir une croissance continue. Son histoire fait qu’elle possède peu de bâtiments anciens. On y voit tout de même une belle et vieille mosquée, toujours en activité, des bâtiments de style italien (architecture fasciste) du premier XXe siècle, de grands bâtiments de style communiste, avec, pour certains, des frises ou des mosaïques très « réalisme socialiste ». Ou encore des immeubles aux couleurs bariolées, initiative d’un maire-peintre (en fait, l’actuel premier ministre du pays) souhaitant effacer le souvenir de la période communiste. On croise aussi beaucoup de bâtiments en piteux état, grossièrement finis, aux briques apparentes.

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La place Skanderbeg, du nom du « héros national » ayant résisté à l’envahisseur ottoman, centre névralgique de la capitale bordé par une foule de bâtiments aux styles très hétéroclites

Une chose que l’on ne peut remarquer dès lors que l’on sort dans les rues de Tirana : d’impressionnantes pelotes de fils électriques, qui se baladent au dessus de nos têtes comme une sorte de gigantesque toile d’araignée.

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Les rues principales foisonnent de vie et d’activité. On trouve partout petits vendeurs ambulants, étals improvisés ou magasins modernes. Beaucoup vendent leur propre production de denrées alimentaires. A ce titre, on nous dira que la filière agro-alimentaire en Albanie (très importante dans l’économie du pays et représentant près de la moitié des emplois) reste peu développée sur le plan technologique et les exploitations de tailles très modestes et familiales. Enfin, on nous présentera même les produits de l’agriculture albanaise comme des produits parmi les plus sains du monde, la pauvreté des paysans les empêchant de se fournir en produits phytosanitaires.

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Il y a également un commerce fort développé de produits de récupération et les friperies abondent un peu partout. S’il est ardu de trouver en Albanie des enseignes de l’industrie vestimentaire mondialisée, on retrouve tout de même facilement leurs produits dans les petits commerces.  La mondialisation économique arrive donc en Albanie par le biais de ce que nous, pays « développés », rejetons, nos détritus. L’affaire est complexe et étendue, en atteste ce surnom de « poubelle de l’Europe » que l’on attribue parfois à l’Albanie. Depuis des années, des centaines de milliers de tonnes de déchets en provenance d’autres pays européens affluent vers l’Albanie. Le gouvernement précédant celui actuellement en exercice avait ainsi favorisé ce processus par voie législative, dans un souci économique mais aussi, on peut le penser, par complaisance envers les pays de l’UE, que l’Albanie souhaiterait rejoindre.

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L’opposition (socialiste, maintenant au pouvoir), avait dénoncé cette loi, arguant du fait que l’Albanie n’avait déjà pas la capacité ni les infrastructures pour traiter ses propres déchets. De fait, le parachutage, au moment de la sortie de la période communiste, d’un des pays d’Europe accusant le plus fort retard sur le plan du « développement technologique » dans un monde dominé par la société de consommation a entraîné une augmentation féroce des déchets qui ne peuvent être récoltés et traités, faute de moyens, d’infrastructures mais aussi d’habitudes. Nous aurons le triste loisir de l’observer lors de nos pérégrinations dans les magnifiques paysages d’Albanie.

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Travail pénible, voir dangereux pour la santé, le ramassage et le tri des déchets (les « nôtres » et ceux des albanais) est principalement effectué par les minorités pauvres d’Albanie, Roms, paysans et montagnards du nord du pays en tête. Durant notre séjour, nous n’arriverons pas à savoir si un ramassage est organisé par les collectivités ou l’Etat (ni dans la capitale, ni ailleurs), mais nous voyons continuellement des personnes au teint souvent mat les mains plongées dans les ordures.

Enfin, et pour en terminer avec ce sujet, le traitement des « déchets » a été, assez récemment, la cause d’une mobilisation importante des albanais, fait sans précédent dans l’histoire récente des albanais et qui a été perçu comme un véritable réveil des revendications du peuple. Les Etats-Unis avaient en effet demandé au gouvernement albanais de prendre en charge sur son territoire la destruction des armes chimiques du gouvernement de Bachar Al Assad. La contestation populaire des albanais a été telle que le gouvernement – dirigé par celui là même qui avait fustigé la loi du précédent gouvernement sur l’importation des déchets et qui était hésitant quant à cette demande des USA – a été obligé de refuser cette demande.

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S’il y a bien une chose que l’on ne peut manquer de remarquer rapidement dès lors que l’on se promène dans les rues des villes albanaises et que l’on côtoie leurs habitants, c’est l’importance et l’omniprésence des cafés. Les rues de Tirana regorgent  d’innombrables cafés aux designs aussi divers que branchés, cela témoignant de l’importance culturelle de ces lieux en Albanie. Je dirais même que l’activité principale d’un albanais, dès que ce dernier a un instant de libre, est de se rendre dans un café, pour discuter, rencontrer ses amis, jouer. On me dira que plus que dans les bureaux, les décisions, tractations, signatures de contrats et autres affaires se déroulent principalement dans les cafés. J’ai aussi pu lire que le choix du café que l’on fréquente n’est pas anodin et peut renseigner pas mal de choses sur les personnes qui les fréquentent (orientations politiques, origines, centres d’intérêts etc.).

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Nous nous promenons également avec Denion, dans le parc où nous nous étions rendus avec Klauda et Kristiana et où nous n’avions pu faire plus de trois pas avant de devoir nous réfugier dans un café pour fuir une averse de grêle. Cette fois-ci, le beau temps est de la partie et le parc est bondé. C’est étonnant, pour un après-midi de semaine, mais c’est vivant et agréable.

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Denion, sur les gradins en ruine d’un théâtre datant de l’époque communiste. Le lieu semble avoir eu une histoire particulière, mais Denion ne s’en souvient plus lors de notre balade. Nous n’en saurons pas plus…

Malgré le travail acharné des parents de Denion, nous arrivons à prendre une soirée ensemble, et les voici nous emmenant dans un restaurant italien dans l’ultra-branché Taiwan center (nous ne parviendrons pas à savoir l’origine du nom). Nous parlons beaucoup durant le chemin de l’aller et le repas. Les familles des deux parents de Denion sont originaires d’un village tout proche de la frontière kosovare et ont été concernés de près par les conflits ayant régné dans cette région dans les années 90 et dont les répercussions se font fortement sentir aujourd’hui.

En guise de bref rappel : le Kosovo actuel, peuplé principalement d’albanais (le groupe ethnique) et, dans une très moindre mesure, de serbes, est une région qui avait été intégrée à la Fédération Yougoslave (après un passage dans l’Albanie fasciste). Tout en bénéficiant d’un statut à part (« province autonome de Serbie »), le Kosovo ne disposait pas de la même indépendance que les six Républiques formant la Fédération Yougoslave, « club » que la province n’avait de cesse de chercher à rejoindre. Suivant une logique ultra-nationaliste, Slobodan Milosevic réduit drastiquement, à la veille des années 90, les libertés administratives du Kosovo. S’ensuit la création d’une armée de libération du Kosovo et l’envoi des troupes serbes pour mater cette rébellion, tout ceci se soldant par une intervention musclée de l’Otan. Exode massif des kosovares (la moitié des albanais du Kosovo) en Macédoine et Albanie, exactions de toutes les parties belligérantes, dont l’Otan qui mène des frappes sur des objectifs civils serbes : de ce bilan résulte un Kosovo exsangue, passant sous contrôle administratif de l’ONU et dont le statut reste indéterminé entre 1999 et 2008, année où le parlement kosovare proclame son indépendance. Indépendance qui est cependant loin de faire consensus au sein de la communauté internationale (l’Espagne, ne reconnait pas, par exemple, cette sécession, on devinera pourquoi). La situation politique et sociale reste aujourd’hui catastrophique dans ce petit pays ne trouvant pas de solution pour son avenir (ni par lui-même, ni grâce à l’intervention de la communauté internationale, d’ailleurs). Si je me rappelle bien, le village dont sont originaires les parents de Denion, frontalier du Kosovo, a été le théâtre d’un afflux massif de réfugiés kosovares, s’établissant dans des camps où régnaient des conditions sanitaires dramatiques. Alida a couvert ces événements en tant que journaliste (associée à un correspondant français) tandis que son mari officiait en tant que médecin dans ces camps. Ce n’est pas sans une émotion forte que les parents de Denion abordent le sujet.

Alida nous étonne par son niveau de français, langue qu’elle avait apprise lors de quelques cours il y a fort longtemps et qu’elle n’a pas eu l’occasion de parler durant des années. Elle est profondément désolée de ce que elle et son mari sont peu présents et n’ont pas plus de temps pour nous rencontrer. Ces quelques instants avec elle sont l’occasion de glaner quelques informations sur le scandale politique en cours et qui retient tout son temps. Un député, récemment évincé du parti socialiste et dont la fortune fait courir beaucoup de rumeurs de trafics, avait déclaré publiquement que sa tête avait été mise à prix par le président de l’assemblée (issus de parti socialiste), après que le parlement eut voté la levée de son immunité parlementaire. Si cette obscure histoire n’est pas parvenue jusqu’à nos médias, elle témoigne à juste mesure de l’instabilité politique de l’Albanie autant que du haut degré de corruption qui gangrène la société albanaise à tous niveaux.

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Le repas fini, outrageusement repus, nous faisons route vers leur appartement. Cependant, chemin faisant, nous remarquons qu’une certaine fébrilité a gagné nos hôtes, qui s’arrêtent de plus en plus fréquemment devant les téléviseurs des bars pour regarder les chaines d’actualité. Au bout d’un moment, nous avons droit à une explication : une bombe vient d’exploser à un arrêt de bus tout près de l’endroit où se trouve leur immeuble. Alida comme son mari ont peur de voir notre petite soirée rapidement écourtée, lui risquant d’être appelé aux urgences de son hôpital et elle par sa rédaction pour gérer la couverture médiatique de l’événement. Le chemin du retour nous fait justement passer, quelques instants plus tard, tout près de l’abribus explosé : scotch jaune partout et gendarmes sur le pied de guerre. Heureusement, aucun blessé à déplorer. Alida nous explique que ces événements, des règlements de comptes entre bandes criminelles rivales, sont de plus en plus fréquents ces derniers temps. Depuis la chute du régime communiste, la criminalité, qui avait été quasiment éradiquée pendant les années communistes, est en hausse constante en Albanie.

Le lendemain, voici le temps venu de quitter nos hôtes pour rejoindre la famille d’un autre élève de l’école avec laquelle nous travaillons. Je suis un peu triste, car nous n’avons passé que peu de temps avec ces personnes adorables et profondément intéressantes. Je suis un peu fatigué, aussi, de changer de maison aussi souvent. Je pense à m’en ouvrir auprès de la famille de Denion et auprès de Vjollca, l’enseignante de français de l’Ecole Emin Duraku, qui s’est pliée en quatre pour organiser notre séjour dans la capitale. J’abandonne cependant vite cette idée : nous représentons aussi une charge pour ces familles qui nous accueillent, l’hospitalité albanaise faisant que tout est dû à l’invité. Je pense aussi à cet autre petit garçon, qui trépigne d’impatience d’avoir la fierté d’accueillir ces deux étrangers qui lui rendent visite dans son école. Nous voici donc partis pour intégrer une nouvelle famille, celle de Dardi Sulaj.

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