Klapa !

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Il y a un petit glossaire en fin d’article, pour certains termes qui pourraient être compliqués !

Extrait musical N°1, à écouter pendant la lecture, pour se mettre dans l’ambiance :

Klapa Podvorje

Arriver en Croatie sans aucune connaissance du sujet et avoir en tête de découvrir la musique traditionnelle de ce pays, sur quelques semaines et entre deux interventions scolaires, c’est un peu comme débarquer en Drôme provençale en disant que l’on veut découvrir la musique traditionnelle française. Une tache peu aisée : la Croatie, bien que plus petite que la France, présente sur son territoire une hétérogénéité culturelle rendant son paysage musical fort diversifié. Entre le tambourinaire provençal et le bagad breton, en passant par les polyphonies corses, par où commenceriez vous ?

Autre difficulté : l’avènement d’une culture globale et mondialisée a travaillé depuis de nombreuses années à gommer les particularités culturelles locales et nombre de courants, pratiques et styles ont disparu, du moins dans leurs formes vivantes. Restent les mouvements folkloriques et revivalistes, les représentations scéniques mais ce n’était pas là que se portait notre intérêt.

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Les très faibles recherches que nous avions effectuées avant notre départ sur la musique croate nous avaient orienté vers un style appelé « Klapa », dont nous savions essentiellement qu’il s’agissait de polyphonies* a capella*.

Avant notre arrivée à Split, Jadranka, notre professeur partenaire du collège Lučac avait déjà prévu la rencontre avec une Klapa comme une des activités immanquables de notre étape dans la ville dalmate.

Nous voici donc partis un soir pour un petit village aux alentours de la cité de Dioclétien, Kaštel Sućurac, pour une folle soirée emplie de bons vins, de mets méditerranéens et de délicieuse musique.

Extrait N°2, pour bien continuer la lecture !

Avant d’aller plus loin dans le récit de cette soirée, arrêtons nous quelques instants sur cette mystérieuse « Klapa ». Tiens, au fait, ça signifie quoi, « Klapa » ? Ce terme est apparu au XIXe siècle en Dalmatie, cette grande région couvrant une bonne moitié du littoral croate et désigne originellement un groupe d’amis. C’est également au XIXe siècle qu’apparaît en Dalmatie une nouvelle pratique musicale, dont le terme « Klapa » sera vite adopté pour la désigner. Ce style musical donc relativement récent naît principalement dans les centres urbains côtiers et insulaires et trouve certainement ses racines dans le chant liturgique de la Croatie littorale. La technique du chant Klapa assimile les règles de la musique académique occidentale et du chant choral. Quant au répertoire, il s’agissait initialement du répertoire traditionnel dalmate, chansons de marins, d’amour, de la vie quotidienne, louange du vin, de l’amitié, de la bonne chère etc.

Musique populaire au sens premier du terme, la Klapa va devenir au fil des ans et plus particulièrement ces dernières décennies une musique fort appréciée du public croate puis international. Originellement chantée dans un cercle d’amis ou familial, la Klapa va développer grâce à son succès des groupes professionnels. Le répertoire s’est élargi et toute chanson écrite dans le système de la tonalité majeur/mineur, puisque le chant Klapa est avant tout déterminé par une technique de chant, peut désormais intégrer le répertoires des groupes.

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A gauche, Tino Soldo, baryton

Retournons en ce soir de la fin février. C’est en petite bande que nous nous retrouvons, dans la nuit noire et froide d’hiver, dans la petite bourgade de Kaštel Sućurac : trois professeurs du collège Lučac, le mari et un ami de deux de ses dernières, Sylvain, lecteur de français à Split, Gitanjali et moi. Nous devons retrouver les membres de la Klapa Podvorje, au domicile de l’un de ses membres. Notre contact dans ce groupe est Tino, agent d’entretien au collège Lučac. Nous retrouvons ce dernier, qui a troqué ce soir là son bleu de travail pour un beau costume noir, costume que portent tous les membres de la Klapa nous rejoignant petit à petit et qui est le costume traditionnel dalmate. Notre hôte de la soirée, Anton Kovač, nous accueille chaleureusement et nous conduit, à côté de sa maison, dans une petite cave remplie de bouteilles du vin dont il est le producteur. C’est dans cette « Konoba », lieu habituel des retrouvailles des chanteurs de Klapa, que nous passerons une fort délicieuse soirée en compagnie de ces sept, pour la plupart, grands gaillards tout encostumés.

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Que des gaillards ? La Klapa est elle une affaire d’hommes ? Au départ, ce sont effectivement uniquement des hommes qui pratiquent cet art. Le processus de popularisation de cette musique a permis la création de groupes féminins mais il est à noter que les groupes mixtes sont eux inexistants.

Extrait musical N°3

Nous nous installons dans la petite cave à l’éclairage tamisé, les invités d’un côté et les musiciens de l’autre,  autour de petites tables rapidement chargées de bouteilles de vin, de verres bien remplis et de plats méditerranéens : risotto à l’encre de seiche, poissons frits, brandade de morue…

Le vin, véritablement délicieux, coule à flot et les rires fusent. On parle anglais, croate, français. Puis, tout à coup, lorsque l’envie se fait sentir, les musiciens entament un chant, préalablement annoncé par quelques notes de mélodica donnant l’accord.

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A gauche, Emanuel Spaija, premier ténor de la Klapa

Le fait que les musiciens se soient regroupés ensemble dans un coin n’est surement pas – vu la chaleur conviviale de l’atmosphère régnant dans la petite salle – la marque d’une distance entre invités et musiciens, mais a son importance pour les musiciens, autant que l’ordre dans lequel ils se sont installés. Même si pour faire dans les règles de l’art, il faut être debout, disposés épaule contre épaule, en demi cercle. Le chanteur le plus à gauche est le premier ténor, le leader du groupe. Suivent le second ténor*, le baryton* et la basse*. Chaque voix peut être doublée ou triplée, à l’exception du premier ténor.

Les membres de la Klapa Podvorje qui nous reçoivent ce soir là sont au nombre de six, au lieu des neuf qui la composent habituellement.

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Essayons maintenant quelques définitions plus musicales. Il est important de noter que le chant Klapa est avant tout une technique de chant qui permet de «chanter librement, sans notation écrite des airs et de leur harmonisation. » Ceci fait donc de la Klapa une musique se plaçant dans une tradition orale.

Extrait musical N°4

Je ne pourrais pas donner de meilleure explication que celle inscrite dans le dossier de candidature pour l’inscription du chant Klapa sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (effectivement inscrite en 2012), donc allons y gaiement pour un copier-coller.

Il est dit dans ce texte que « le premier ténor lance le chant, suivi des autres selon une formule spécifique (formules de chant) où les deuxièmes ténors chantent en parallèle à la tierce*, les basses tiennent les tons majeurs et les barytons « remplissent » l’harmonie des accords. Techniquement, les chanteurs expriment leur humeur par un chant ouvert, guttural, nasal, à mi-voix, en voix de fausset et généralement dans une tessiture* élevée. Le but principal des chanteurs est de parvenir à la meilleure fusion possible des voix. »

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Christian Poché, ethnomusicologue et auteur de notre livre de chevet « Dictionnaire des musiques et danses traditionnelles de la Méditerranée » considère quant à lui la Klapa comme un chant à cheval entre la diaphonie*, de par l’importance dominante des deux voix parallèles à la tierce ; et la polyphonie. L’homophonie* est aussi utilisée de manière ponctuelle dans le chant Klapa.

Extrait musical N°5 : le traditionnel russe « Kalinka », bel exemple d’intégration de chants de traditions musicales étrangères dans le répertoire des Klapas. Ce chant illustre également le brassage des cultures sur le sol croate : un style de chant résolument méditerranéen rencontre la culture slave. « Le chant klapa est une combinaison unique qui associe l’âme slave, l’affinité pour le chant à plusieurs voix, la rhapsodie et l’intrépidité méditerranéennes. » (Jurica Bošković, Croatian Klapa Association).

Il est enfin important de noter que l’élément rythmique est peu exploité dans cette musique, dont les éléments prépondérants restent la mélodie et l’harmonie. Egalement, la Klapa accorde sa préférence à la tonalité majeur.

Une guitare traînant par là rejoint notre petite assemblée et se joint à la musique, ainsi que quelques unes des invitées. Bien qu’à l’origine a capella, le chant Klapa et aussi occasionnellement accompagné d’instruments tels que la guitare ou la mandoline, cette dernière se rapprochant de l’instrument traditionnel croate tamburitza. Les chansons contemporaines finissent par prendre le dessus, jusqu’à un pastiche déclenchant un fou rire général. Nous finissons tranquillement la soirée, bercés par l’ivresse douce provoquée par cet excellent vin et l’atmosphère conviviale qui nous enveloppe. Puis, lorsque nous sentons la fatigue pointer son nez, nous nous quittons après de chaleureux au revoir et repartons vers Split, une bouteille sous le bras, comble de gentillesse, offerte par notre hôte.

Extrait musical N°6. Où l’on voit surgir dans la seconde partie une chanson bien kitsch, dont nous voyons au moins une fois par jour le clip à la télé lors de notre séjour marocain et où Boney M déambule dans des paysages enneigés avec un traîneau.

En bonus :

La chanson que les élèves du collège Lučac ont choisi d’échanger avec leurs correspondants français :

Sinoć kad sam ti proša

 

 

La version de la Klapa Podvorje :

 

 

Une chanson chantée par l’excellente klapica (Klapa d’enfants) du collège Lučac :

 

 

Et enfin, une petite vidéo de deux musiciens de rue enregistrée dans le palais de Dioclétien. Voici Nino et Jerry ! Notez que les deux musiciens utilisent le chant diaphonique, les deux voix parallèles étant séparées par une tierce.

Petit glossaire : 

– polyphonie : écriture musicale qui superpose au moins trois voix (mélodies) différentes, vocales ou instrumentales

– diaphonie : superposition de deux voix séparées par un certain intervalle

– intervalle : écart de hauteur entre deux notes

– tierce : intervalle entre deux notes séparées par trois degrés. Par exemple : do, ré, mi sont trois degrés. Do et mi sont séparés par une tierce. Une tierce peut être majeure ou mineure. Pour se donner une idée, les deux premières notes de la chanson « il pleut, il pleut bergère » sont séparées par une tierce mineure. Les deux premières notes du gospel « Oh when the saints » sont séparées par une tierce majeure

– homophonie : musique jouée à l’unisson

– a capella : désigne un chant à une ou plusieurs voix sans accompagnement instrumental

– tessiture : la tessiture d’une voix ou d’un instrument désigne l’ensemble des notes qu’un musicien, chanteur ou instrumentiste, est capable d’émettre facilement, depuis le grave, jusqu’à l’aigu. (définition du site Audiofanzine)

– ténor, baryton, basse : différentes tessitures allant de la plus aiguë (ténor) à la plus basse (basse). Ces trois tessitures sont les plus couramment utilisées par les chanteurs masculins.

3 Réponses

  1. Pop René

    Oups !
    C’est impressionnant et ben bô !
    Pop

  2. Que c’est beau ! J’ai des frissons en écoutant ces voix magnifiques !
    Vous êtes bien chanceux de les avoir entendues en direct, en dégustant du bon vin, qui plus est !

  3. Bravo pour cet article enivrant !

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