Tempête de neige Zagreboise chez la famille Ružić

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Notre séjour à Zagreb se poursuit dans un troisième foyer, dans la famille des Ružić (prononcer « Rujitch »). Ils vivent eux aussi à Slobostina et comptent Marina, 11 ans et Goran, 17 ans comme apprenants de français. Marina étudie le français avec Jasna Persun et Magali Ruet comme professeurs de français et Goran a étudié à l’école Otok avec les deux mêmes et a retrouvé Magali au lycée, où il étudie actuellement. C’est par le biais de nos deux enseignantes partenaires que les Ružić s’offrent de nous héberger pour ces derniers jours dans la capitale croate.

Nous débarquons donc chez Vanja, Stanko, Goran et Marina, dans un univers une fois encore tout à fait différent des précédents.

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A notre arrivée, nous rencontrons Goran, qui est en classe de première et apprend le français depuis l’école primaire. Il a un niveau de français vraiment très correct qui nous permet de discuter sans problème. Ses parents, ainsi que Marina, arrivent un peu plus tard et toute la famille se réjouit de nous recevoir. Ils sont aux petits soins pour nous et nous ont préparé pour ces quelques jours en leur compagnie un programme chargé et riche en découvertes. Nous aimons déjà les Ružić!

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Nous les abandonnons pour cette première soirée car Alexis Messmer, notre « bonne fée » de l’ambassade, nous a réservé des places pour un concert de musique de Sevdah. La Sevdah n’est pas une musique croate mais bosniaque, qui est cependant extrêmement populaire en Croatie. Nous allons d’ailleurs au concert d’une star de la Sevdah. La Sevdah ou Sevdalinka est une des musiques traditionnelles bosniaques, les bosniaques étant les musulmans de Bosnie, alors que l’on appelle bosniens les habitants de Bosnie. L’origine de cette musique remonte à l’occupation turque des Balkans par l’Empire Ottoman, durant plus de cinq cents ans. Son nom est issu du turque, dans lequel il signifie « état d’extase amoureux ». On entendra plusieurs fois la sevdah être décrite comme le « Fado de Bosnie », à l’image de ce chant mélancolique portugais.
Le concert auquel nous assistons ne présente pas une forme traditionnelle de sevdah mais plutôt une forme moderne influencée par d’autres genres musicaux. Lucas apprécie le concert, quand à moi je suis conquise, notamment par la voix extraordinaire du soliste.

Je vous invite à écouter ce groupe, nommé Sevdah Takht Damira Imamovića.

Nous rentrons un peu tard et tout le monde dort déjà.

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Au petit matin, nous mettons le nez dehors pour nous rendre compte du froid mordant. Nous redécouvrons Slobostina sous un épais manteau de neige ! Oh joie, jusqu’ici il avait fait très froid mais nous n’avions pas eu le droit à la neige, qui a recouvert toute la ville le temps d’une nuit.

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Ce matin là, nous rencontrons une classe d’un lycée où Magali travaille. C’est la première fois que nous intervenons auprès d’un public de cet âge et l’échange se révèle très intéressant car nous pouvons pousser la réflexion plus loin, le niveau de compréhension des élèves étant différent. L’expérience nous plaît beaucoup et nous la renouvellerons en Albanie.

Nous sommes attendus à la sortie du lycée par Vanja et débute alors le programme du weekend ! Elle a prévu de nous faire rencontrer Nina, une de ses amies qui tient une fabrique de souvenirs traditionnels croates faits mains, les Licitars.

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Si la perspective de cette visite nous laissait au préalable un peu dubitatifs, l’expérience se révèle finalement fort sympathique et amusante ! Nina a préparé notre rencontre afin que nous puissions voir chaque étape de fabrication des licitars et nous invite à réaliser le notre.

Petite histoire du licitar : Les licitars ne sont pas une invention moderne, leurs origines remontent au Moyen-âge. Ils ont traditionnellement la forme d’un coeur mais prennent aujourd’hui différentes formes. Avant d’en faire des souvenirs, les licitars étaient destinés à être dégustés puisqu’ils étaient fait en pain d’épices. L’art du pain d’épices en Croatie du Nord est d’ailleurs inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. La coutume veut que ces gâteaux servent aux jeunes gens à déclarer leur flamme. Ainsi, au centre des licitars, se trouve un petit miroir. L’énamouré offre « son coeur » et pose la question suivante : « Que vois-tu au centre de mon cœur ? ». L’être aimé y voit son reflet.

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Aujourd’hui, les Licitars ne sont plus destinés à être consommés, mais accrochés, pendus, collés ou aimantés dans nos maisons pour faire joli. Mais, chose amusante, ces derniers sont toujours fabriqués avec des composants 100% comestibles ! Ainsi de l’eau, de la farine, du sucre, gélatine et colorants alimentaires… Cependant, il n’est conseillé de les consommer qu’en dernière nécessité, comme par exemple lorsque votre voiture est prise dans une tempête de neige et que vous n’avez pas les bons pneus pour avancer dans de telles conditions, ce qui aurait par ailleurs pu nous arriver…

Les Licitars sont très populaires et surtout après des … japonais ! Nous avions déjà découvert que ces derniers étaient de grands aficionados de flamenco, nous découvrons une autre de leurs (étonnantes) fascinations. Nina a même été animer des ateliers de fabrication des Licitars au Japon !

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Après avoir fabriqué quelques uns de ces petits cœurs tout rouges, nous rentrons chez les Ružić, où tout le monde est déjà là. L’école ne se déroule que sur une demi-journée, matin ou après-midi et les parents rentrent tôt du travail, aux alentours de quatre heures. On déjeune à ce moment là et chez les Ružić on ne dîne pas ou alors on prend une banane ou un petit en-cas avant d’aller se coucher.

Le lendemain matin nous nous rendons au Musée des Arts de Zagreb avec Stanko et Goran, admirer quelques jolies pièces d’arts décoratifs croates. A la sortie nous allons acheter quelques baklavas (la Turquie n’est plus très loin !), que nous accompagnons d’un thé marocain lors d’un goûter « en famille ». Ils sont conquis et c’est l’occasion de leur parler de nos aventures africaines. Nous passons ainsi de longues heures devant les photos de Badr, Mina, des montagnes de Tighirt, de notre séjour roudannais chez Younes à leur parler de la vie au Maroc. Ce qui est tout à fait exotique pour eux, n’ayant jamais eu la possibilité de découvrir ce pays et ce qui leur plait beaucoup. Nous sommes très heureux de partager notre expérience marocaine, si loin de ce pays !

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Nos conversations avec les Ružić ne se limitent pas à nos précédentes aventures méditerranéennes. Nous nous entendons très bien avec eux et pensons partager des idées et des valeurs communes. Nous parlons donc librement et posons toutes nos petites questions afin d’essayer de comprendre la Croatie d’aujourd’hui.

Il nous semble qu’ils nous parlent avec un peu d’amertume de la situation de leur pays.

Si la situation de Vanja et Stanko ne nous semble pas mauvaise (ils sont tous les deux cadres et possèdent, grâce à un héritage de l’ancienne Yougoslavie, leur propre logement), c’est pour leurs enfants qu’ils se montrent inquiets, car en ce moment l’entrée dans la vie active n’est pas facile. Une petite anecdote : un après-midi, nous nous promenons avec Jasna Persun, l’enseignante de français à l’école Otok, dans le centre ville de Zagreb. Nous arrivons sur la place du marché et Jasna croise une jeune fille qu’elle connait, vendant des fleurs. Lorsque nous la quittons, Jasna nous dit que cette jeune fille vient d’obtenir une maîtrise en droit mais, faute d’avoir trouvé un emploi dans son domaine, elle effectue ce travail. Jasna nous dira aussi que cette jeune fille s’estime chanceuse d’avoir trouver ce travail, tant il est difficile de trouver un poste en Croatie.

Le constat d’un pays qui va mal, économiquement mais également d’un point de vue identitaire amène inévitablement nos conversations avec les Ružić à des parallèles entre la situation actuelle de la Croatie et sa situation antérieur. Et du temps de la « jeunesse » de Vanja et Stanko on ne parle pas de la Croatie mais de la Yougoslavie. Un sujet qui revient souvent sur la table en Croatie et lorsqu’on en parle de manière nostalgique, ça porte même un nom : la « Yougonostalgie ».

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Le théâtre national croate

Sans que nos deux amis nous vantent sans concession ce temps passé, nous sentons clairement du regret dans leurs paroles. Principalement sur deux points, la situation économique et sociale et l’unité identitaire. Stanko nous parlera des industries dont était dotée la Croatie en ce temps, notamment l’industrie navale, qui était une des plus importantes au monde, un domaine dans lequel Stanko travaille encore aujourd’hui. Ils nous parlent également de certains avantages sociaux tels que l’attribution des logements aux travailleurs et à leurs familles. Ils nous diront en somme que même s’ils n’avaient pas accès à tous les produits de consommation, chaque yougoslave avait accès à la même chose et qu’il y avait donc beaucoup moins d’inégalités. Bien sur les personnes étaient muselées, l’opposition au régime était interdite. Mais, un peu amer, Stanko nous dira : « avant, il suffisait de se taire et de faire sa vie sans remous. Aujourd’hui, je peux dire ce que je veux, mais à quoi cela m’avance ? Est-ce que je suis écouté pour autant ? ». Liberté d’expression, accès à tous les produits imaginables, quel sens cela a t-il si l’individu n’est plus considéré ? L’entrée dans une société beaucoup plus libérale semble être considéré comme une perte d’un certain niveau de vie par Stanko.

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Vanja nous livre qu’elle s’est toujours sentie yougoslave, dans cette fédération de six états démocratiques. Avant l’éclatement de la Yougoslavie et les migrations de populations qui ont eu lieu en conséquence, la Croatie était un pays relativement mixte. Il y avait notamment des serbes et des bosniens puisqu’ils partagent une frontière commune avec la Croatie. Vanja et Stanko nous disaient qu’ils avaient des amis de différentes origines et que les relations entre eux étaient tout à fait paisibles. Ce qui était aussi une volonté fédérale. D’après ce que Stanko nous a dit, tous les yougoslaves devaient effectuer un service militaire ou civique dans une partie autre que la leur de la fédération et ainsi rencontrer leurs compatriotes. Ils ont créé des amitiés avec d’autres yougoslaves dont ils n’ont plu eu de nouvelles, après la guerre qui a suivi l’indépendance croate.

Je laisse la suite de nos interrogations sur l’histoire croate pour le prochain article qui se situe quelques semaines et rencontres plus tard. Voici en tous cas les premières images que l’on nous livre de la Yougoslavie et qui m’apparaît comme un système plutôt convaincant.

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Pour finir en beauté ce petit weekend avec les Ružić nous passons le dimanche en « famille » et clôturons par une soirée musicale où chacun présente ses talents. Marina inaugure avec un court récital de violoncelle, Goran nous interprète quelques pièces pour piano, puis nous chante ensuite un extrait de « Don Giovanni » de Mozart : c’est un régal ! C’est au tour de Vanja de nous faire de la guitare avec une superbe voix roque qui nous surprend et nous émeut tous, quoique de manières différentes : Marina est littéralement pliée en deux tandis que Stanko… se met à pleurer d’émotion, ce qui a pour effet de stopper net Vanja ! Il faut dire que Vanja a volé le cœur de Stanko au moyen d’une chanson gitane… Désolé pour ces quelques révélations ! 

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C’est au tour de Lucas de jouer un peu de saxophone, avant d’aller nous coucher, puisque le lendemain nous devons partir pour la côte dalmate. Nous nous couchons cependant avec un peu d’appréhension car nous ne savons pas si la météo peu clémente (une tempête de neige a contraint à la fermeture des autoroutes pendant plusieurs jours) nous permettra de partir le lendemain…

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La rencontre avec les Ružić, comme a pu l’être celle avec Younes à Taroudant, est une merveilleuse chance et nous savons déjà que nous garderons ces amis !

Toutes les photos de l’article :

 

4 Réponses

  1. Horowski A.

    Stanko a tout à fait raison : la liberté n’est qu’une illusion, des murs s’appelant « Liberté » construits par les gouvernements.

    Le récit de vos aventures fait vraiment « chaud au cœur », comme on dit chez moi, en Belgique.
    Continuez comme ça, vous nous régalez…

  2. Je suis heureuse de connaître maintenant l’histoire et l’origine de ces petits coeurs rouges arrivés dans ma boite aux lettres il y a quelques jours, et qui vous attendent. Si Vanja lit cet article, elle saura qu’ils sont arrivés à bon port.
    Bisous

    • Vanja Ruzic

      I am glad that Licitars came safe. After just one short workshop Gita showed big talent for making Licitars!
      :)
      By
      Vanja

  3. Dominique Dumas

    Quel bonheur de vous retrouver une nouvelle fois et de faire connaissance avec la famille Ruzic. Effectivement la chaleur de leur accueil a du être appréciée en rapport du froid et de la neige à l’ extérieur. La maturité et les détails de votre compte rendu, ainsi que toutes ces photos donnent une bonne idée de votre étape dans cette ville et ce pays.
    J’ai beaucoup aimé aussi vos vidéos sur les cours de langue albanaise et croate.C’est super vivant et ça a du plaire aux écoliers français. Bises, à la prochaine. Dominique

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