Taroudant, chap III (Celui des Gnaouas)

Classé dans : Carnet de Voyage | 2

Bonjour !

Voici un article un peu long, je m’en excuse, mais sur la musique que nous nous étions mis en tête de rencontrer au Maroc. Voici donc le récit de notre rencontre avec les gnaouas de Taroudant !

Il y a un petit glossaire en fin d’article, pour certains termes qui pourraient être compliqués !

Un matin, Hakima, la mère de Younes, nous envoie au souk pour acheter de quoi faire le tajine du midi. Sur le chemin, nous croisons un ami de Younes, Fahd, qui se trouve être un musicien gnaoua.

Heureuse rencontre ! Younes s’empresse de nous présenter et les deux amis s’entendent pour une rencontre, qui aura lieu dans l’atelier d’un fabricant de guembri, ce luth à manche long qui est l’instrument principal des gnaouas.

Petit point sur qui sont les gnouas :

Le terme gnaoua viendrait d’une déformation de « guinéen » et désigne, initialement, les anciens esclaves noirs en Afrique du Nord. Le terme désigne maintenant de manière plus spécifique les musiciens d’un courant du soufisme* et la musique qu’ils pratiquent.

Cette pratique spirituelle et musicale est la marque d’un impressionnant syncrétisme entre la religion musulmane et des pratiques animistes* venues d’Afrique noire. Les gnaouas se sont choisis comme saint-patron Bilâl, un des premiers compagnons du prophète Mohammed, lui aussi originaire d’Afrique noire et ayant connu la condition servile. Il est aussi le premier muezzin de l’histoire de l’Islam, celui qui appelle les fidèles à la prière. Bien que présents dans toute l’Afrique du Nord, les gnaouas sont particulièrement importants au Maroc, où cette culture s’est développée un peu plus qu’ailleurs. Leur unique lieu de culte est situé dans la ville d’Essaouira, qui abrite également un festival très renommé et populaire de musique gnaoua.

Le soir même, nous suivons Younes à travers les ruelles sombres de Taroudant et nous rendons dans l’ancien quartier juif. Nous pénétrons l’atelier d’un mâalem menuisier et nous retrouvons dans le fond de sa boutique, en compagnie d’une petite dizaine d’hommes, d’âges assez variés. Là, Fahd se tient assis, un guembri entre les mains.

 

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Fahd Elghandour, musicien gnaoua et guembriste virtuose !

Petit extrait musical :

Il se trouve que la propriétaire du lieu, qui est un hôte discret et au visage plein de sourires, est un musicien gnaoua et un fabricant de guembri. Le fond de sa boutique est un lieu de rendez vous pour ses amis musiciens ou les apprentis gnaouas.

Nous prenons d’abord un bon moment à parler avec Fahd et les autres personnes présentes de la musique gnaoua, ses origines, ses spécificités et de parler de la facture des guembris.

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Mohamed Essami, notre hôte l’espace d’une soirée, mâalem menuisier et gnaoua.

Comme je l’ai évoqué plus haut, la musique gnaoua est une musique spirituelle. C’est aussi une musique qui a une fonction particulière : celle de guérir. Durant notre relativement court séjour au Maroc, nous n’aurons pas du tout touché à cette spécificité de la culture gnaoua. Traditionnellement, les gnaouas considèrent que chaque individu porte en lui un esprit qui peut se retourner contre son hôte. Le rituel gnaoua est la recherche d’une communication avec ces esprits pour les apaiser. Le rituel s’appelle la Lila (la nuit, la veillée) et se découpe en plusieurs parties, dans un processus complexe et très codifié. Le rituel est mené par un mâalem (un maitre ou « initié »), qui dirige la musique au son du guembri et de sa voix. Les gnaouas regroupent les esprits en sept « cohortes » différentes et dont ils associent à chacune d’entre elles une couleur et un encens. A chaque entité surnaturelle correspond un chant ou une musique particulière et les membres de la confrérie vont adresser, dans un ordre très strict, ces chants aux esprits pour entrer en contact avec eux. Il existe un corpus d’environ 120 chants dans la tradition gnaoua. Lorsque le malade ou l’adepte entre en transe, cela signifie qu’a été révélé quel est l’esprit qu’il porte en lui.

Une voyante peut alors entrer directement en communication avec l’esprit et l’apaiser pour soulager le malade. Il est à noter que les femmes participent à ces rituels et peuvent également faire partie de l’audience, ce qui n’est pas souvent le cas lors des rituels et cérémonies propres aux confréries soufies.

Fahd utilisant un autre instrument, surnommé "la gamelle" et dont la caisse de résonance est constituée d'une véritable gamelle en métal
Fahd utilisant un autre instrument, surnommé « la gamelle » et dont la caisse de résonance est constituée d’une véritable gamelle en métal

Extrait musical : Fahd interprétant un morceau à « la gamelle ».

L’apprentissage des gnaouas est un long chemin durant lequel on passe plusieurs paliers. On commence par apprendre les différents rythmes de la musique gnaoua et l’on devient percussionniste. Puis on apprend les danses (la danse a une certaine importance dans la culture gnaoua) et les chants pour enfin accéder à la pratique du guembri, qui est l’instrument des maîtres.

Il s’agit de l’aspect le plus traditionnel de la culture gnaoua mais sûrement pas le plus représentatif, au sein de la culture marocaine contemporaine. En effet, la musique gnaoua est extrêmement populaire et diffusée, au point que les marocains connaissent en général les chants gnaouas. Elle tend ainsi à devenir une musique de plus en plus profane, se métissant parfaitement bien avec les musiques actuelles. La fusion gnaoua flirte ainsi très aisément avec rock, jazz, reggae, funk, rap etc (voir notre article sur Hicham à Agadir). Le plus bel exemple de cette tendance est le succès et la renommée du festival d’Essaouira qui, en marge de la production de concerts dans la plus pure tradition gnaoua (quoique mise en forme pour un usage strictement scénique et donc dépossédée de sa fonction thérapeutique), attire et programme des artistes comme Marcus Miller, Maceo Parker, Tigran Hamasyan, Khaled ou encore Ibrahim Maalouf.

Accord du guembri, dont les cordes sont ici fixées sur le manche selon la méthode traditionnelle (avec des lanières de cuir) : c'est assez complexe !
Accord du guembri, dont les cordes sont ici fixées sur le manche selon la méthode traditionnelle (avec des lanières de cuir) : c’est assez complexe !

De jeunes artistes gnaouas marocains s’exportent également à l’étranger, comme c’est le cas de Mehdi Nassouli par exemple, roudanais et ami de longue date de Younes, avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger quelques notes à la Jazzawiya d’Agadir. Mehdi rentrait d’ailleurs tout juste d’une session d’enregistrement avec le musicien français Titi Robin, aux studios de la Buissonne (Pernes-les-Fontaines).

La musique gnaoua :

La musique des gnaouas est composée de trois éléments : le guembri, le chant et les percussions (plus particulièrement les qarqabas).

Qarqabas ! Elles sont originaires de l'Afrique de l'Ouest, où elles sont fabriquées en bois plutôt qu'en métal, comme en Afrique du Nord.
Qarqabas ! Elles sont originaires de l’Afrique de l’Ouest, où elles sont fabriquées en bois plutôt qu’en métal, comme en Afrique du Nord.

Le guembri est un luth à manche long, comportant trois cordes et dont l’origine se trouve en Afrique subsaharienne. Comme nous nous trouvons dans l’atelier d’un fabricant de guembri (et nous y retournerons le lendemain, de jour), nous avons la chance de pouvoir obtenir quelques informations d’organologie*. La caisse de résonance est traditionnellement fabriquée en creusant directement dans une moitié de tronc d’arbre, mais peut être aussi constituée de baguettes de bois collées entre elles. Beaucoup de bois d’essences différentes peuvent être utilisés. Le manche est constitué d’un long cylindre de bois d’acajou. Une fois le manche fixé, on fixe sur la caisse une peau issue de la gorge du dromadaire, qui est cloutée sur les côtés de l’instrument. Chaque mâalem prend un soin particulier à décorer l’instrument selon un style qui lui est propre et qui constitue sa marque de fabrique.

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Un guembri du mâalem Mohamed, dont la forme, peu commune, rappelle la forme des qarqabas.

Les trois cordes sont en boyaux de chèvre, bien que les musiciens aient aujourd’hui tendance à utiliser des cordes en nylons, pour plus de praticité. Plusieurs manières d’accorder le guembri sont possibles (en fait, on fait ce que l’on veut, après tout) mais très généralement, on respecte le principe de l’accord embrassé (grave, aigu, grave) suivant : Ré, Ré2 (à l’octave), Sol. Le mâalem nous renseigne sur les cordes en boyaux : il tresse 5 boyaux ensembles pour la plus grave, 11/12 pour celle du milieu et 4/5 pour la dernière. Les cordes sont traditionnellement fixées au manche par des lanières de cuir attachées très serrées mais, une fois encore, les musiciens de la nouvelle génération optent de plus en plus souvent pour l’installation de mécaniques (bois ou métal) pour éviter de devoir ré-accorder trop souvent leur instrument, en concert notamment.

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Le guembri est à la fois un instrument mélodique (le seul dans la musique gnaoua) et percussif. Le pouce et l’index recourbé viennent pincer les cordes tandis que les trois derniers doigts frappent la table d’harmonie*. Seules la première et la dernière cordes sont utilisées pour moduler* le son, la corde du milieu servant de bourdon*.

Les instruments des gnaouas ont acquis une symbolique assez intéressante, puisqu’initialement étrangère à ces instruments dont l’origine sub-saharienne remonte à une époque antérieure au commerce des esclaves : le guembri rappelle les navires négriers et les qarqabas les menottes des esclaves.

La musique est modale*, basée sur un mode pentatonique* parfois élargi et utilise une polyrythmie superposant rythmes binaires et ternaires. Enfin, c’est une musique de type responsoriale : le mâalem jouant du guembri chantant en soliste et un chœur lui répondant.

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Mohamed Essami, qui est assez timide, nous interprète un morceau sur un des instruments de sa fabrication.

 

Une fois finies les questions et les explications, place à la musique ! Comme j’avais pris soin d’emporter mon saxo avec moi ce soir là, je suis bientôt convié à rejoindre Fahd et ses amis dans la ronde musicale.

Bonne écoute !

 

 

 

 

Petit glossaire : 

Soufisme : terme désignant les divers courants mystiques de l’Islam. La mystique peut quand à elle se définir comme les méthodes et pratiques permettant un contact direct et personnel avec le divin.

Animisme : croyance qui considère que la nature est animée et que chaque chose (êtres vivants, objets, éléments de la nature) y est gouvernée par une entité spirituelle ou une âme. Comme ces âmes ou esprits peuvent agir sur le monde que nous percevons, il est nécessaire de leur vouer un culte.

Organologie : science qui étudie les instruments de musique, leur histoire, leur construction, leurs évolutions etc.

Table d’harmonie : partie de l’instrument à corde qui reçoit la vibration des cordes et la transmet à la caisse de résonance pour amplifier le son. Ici, la table d’harmonie est la peau de chameau recouvrant la caisse de résonance en bois.

Moduler : varier la hauteur des sons (changer de note).

Bourdon : son unique et continu, qui ne connait pas de modulation.

Mode (musique) : un mode est l’organisation et la hiérarchisation des différentes notes qui constituent une échelle musicale (une « gamme »), à partir d’une note tonique (une « note de base »). La gamme majeure (celle de Do par exemple « do-ré-mi-fa-sol-la-si-do ») est un mode. Notre oreille éduquée à la musique occidentale pourra construire cette gamme majeure, d’instinct, à partir de n’importe quelle note de base, car nous avons assimilé l’organisation des différentes notes composant ce mode (ton-ton-1/2ton-ton-ton-ton-1/2ton). La musique occidentale a été assez largement dominée par l’utilisation de deux modes (majeur et mineur) et l’on parle, par extension, de musique modale pour toute musique échappant à ce système majeur/mineur. Cette définition est assez bancale et doit être prise avec précaution, car la définition de la modalité est complexe est très sujette à caution (il y a plein de définitions  possibles) !

Pentatonique :  échelle musicale (gamme) composée de cinq sons différents.

Retrouvez ici toutes les photos de l’article :

2 Réponses

  1. Elisa Fattier

    Bonjour O zélés citoyens du Monde,

    Merci beaucoup pour ce reportage de qualité que je vais partager avec mes élèves au plus vite ! Vos photos sont remarquables, très explicites et artistiques et votre texte m’a beaucoup intéressée.
    Bonne continuation,
    Bises de Nyons,

    Elisa F.

  2. Très bel article bien documenté et riche. De lumineuses rencontres pour les yeux et les oreilles. Continuez !

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