Taroudant, chap I (a.k.a « Taroudant, mal aux dents »)

Classé dans : Carnet de Voyage | 3

Du retard, du retard et encore du retard ! Ce leitmotiv devient de plus en plus vrai …

Pour nous « actualiser » un peu : nous sommes depuis un peu moins d’une semaine à Split, sur la côte sud de la Croatie, et notre séjour croate touche à sa fin.

Mais bon, retour en arrière, loin, très loin vers un Maroc hivernal.

Nous nous en sommes arrêtés à notre excursion sur la côte atlantique, du côté de Mirleft. Après avoir quitté nos amis, nous prenons la route pour rejoindre la ville de Taroudant, ce qui nous fait remonter vers le nord-est.

Ah, malheur ! nous prenons encore une fois la route trop tardivement et conduire redevient, avec l’arrivée de la nuit, une véritable épreuve. Ce sera, fort heureusement, la dernière fois que nous nous ferons piéger de la sorte.

IMG_8533

Nous arrivons à Taroudant de nuit, complètement vidés de toute énergie, au soir du 28 décembre 2014. Nous nous stationnons un peu au hasard, juste en face des remparts de la vieille ville et attendons la venue de notre hôte. En attendant ce dernier, j’ai le loisir d’observer les remparts, qui, éclairés de cette manière, dans la nuit noire, me font l’effet d’une imposante barrière, sensation tout à fait contradictoire avec le sentiment de bien être et de tranquillité que me procurera cette ville tout du long de notre séjour.

Younes Lachgar nous rejoint bientôt, accompagné d’un ami à lui. Nous n’avions rencontré Younes que le temps d’une heure ou deux, à Agadir. François Tiger, notre contact de l’Institut Français d’Agadir, nous avait orienté vers Younes, pensant qu’il pourrait nous apporter de l’aide dans notre projet. Et je ne peux que dire : ô, combien avait-il raison !

Nous ne le savons pas encore à ce moment-ci (mais l’on s’en doute quand même un peu), mais nous trouverons en Younes un véritable ami et qui plus est se pliera en quatre pour nous faire rencontrer le plus de monde possible et faire de notre séjour chez lui une expérience la plus enrichissante possible pour nous et notre projet.

IMG_8546
La gare des ânes, chevaux et autres mulets attelés !

Malheureusement, par manque de temps et parce que cela représente un gros travail que de traiter, sur la route, tout le matériel récolté, nous ne pourrons pas parler de tout cela ici…

Mais, en guise de liste aussi exhaustive que possible, voici les personnes/structures que nous avons rencontré grâce à Younes durant notre séjour : nous avons visité la tannerie de Taroudant, rencontré les dirigeants d’une association de protection de l’environnement, rencontré des musiciens gnaouas dans l’atelier d’un maître fabricant d’instruments, interviewé la présidente d’une association œuvrant pour le droit des femmes, visité le centre social et interviewé de jeunes B-boys (des break-dancers, pour les vieux has been comme moi), assisté à une cérémonie soufie puis à un concert de musique arabo-andalouse et de melhoun, rencontré les responsable d’une association de préservation d’un style de musique féminine. Plus des dizaines de personnes, amis musiciens, cinéastes amateurs et autres.

IMG_8439
Notre ami Younes Lachgar !

Nous passerons aussi beaucoup, beaucoup de temps à discuter avec Younes, qui nous racontera sans fausse pudeur, sans complexe et sans concession son parcours de vie, ses opinions. Sans soucis du qu’en dira t’on et parfois avec courage, si l’on considère le fait que la liberté d’expression reste au Maroc une question sensible, notamment en ce qui concerne les sujets du roi et de ses proches et de la religion. C’est, sans aucun doute, durant notre séjour au côté de Younes et des siens, que nous pénétrerons le mieux la culture marocaine, au sens large.

Ces quelques lignes, qui signent un portrait de notre ami, inaugurent donc notre chapitre roudanais.

Nous faisons monter Younes et son ami dans notre camion et notre hôte nous indique le chemin, à travers les rues étroites de la ville ceinte. Une fois garés, notre ami nous propose une balade. Nous sommes vraiment fatigués, mais après tout pourquoi pas, cela peut être sympa de découvrir cette ville, dont on nous a vanté les charmes à plusieurs reprises, by night. Un peu déphasés et perdus, nous partons donc à la découverte de cette ville nocturne, emmenés par nos deux guides. Et effectivement, la ville est bien belle, parée de ses habits de nuit et lorsque l’on s’abandonne totalement à la confiance de nos deux guides experts. C’est drôle, Younes semble connaitre absolument tout le monde dans la rue et surtout les jeunes. Nous nous arrêtons souvent pour dire bonjour, Younes nous présentant et ces nouveaux visages nous souhaitant la bienvenue dans leur ville.

IMG_9026
Taroudant, ses vélos (Younes la qualifie d’Amsterdam du Maroc) et ses cimes enneigées comme toile de fond.

Nous remarquons pendant notre séjour que Younes connait vraiment beaucoup de monde à Taroudant et qu’à chaque fois qu’il rencontre une connaissance, ils échangent des paroles pendant plusieurs minutes. Nous nous disons, avec Gitanjali, qu’il a beaucoup de choses à dire à tous ces gens ! Puis, au fur et à mesure des jours passant, il nous semble que ce sont toujours les mêmes mots échangés ! Notre curiosité piquée, nous nous en ouvrons auprès de notre ami. Amusé, ce dernier nous répond que c’est à peu près comme cela : salut, ça va ? bien ? bien, merci, et toi ? la famille va bien ? bien, grâce à Dieu (traduction approximative).

IMG_8219

Younes vit dans une vieille bâtisse en plein centre de la médina, un des plus ancien bâtiment encore sur pied, nous dira notre hôte. L’ami avec qui il nous avait accueilli nous signifiera quant à lui que la maison est construite sur le modèle des anciens hôtels au Maroc. Très agréable, la maison est construite autour d’un grand patio central, autour duquel se trouvent des pièces, assez petites dans l’ensemble. La maison compte deux étages, mais qui ne sont plus occupés. Le bâtiment subit les assauts du temps et les inondations ayant survenues en fin d’année dernière au Maroc ont fait des dégâts sur les murs en torchis.

IMG_8243
Patio de la maison de Younes

La maison n’est pas chauffée, comme toutes les maisons que nous avons pu visiter au Maroc, et semble plutôt bien conçue pour garder la fraîcheur et se protéger ainsi de la chaleur estivale. Mais en cette saison, la température est assez basse, surtout le soir et il fait en général bien meilleur dans la rue. Bien que peu en altitude, la ville de Taroudant est entourée par une chaîne de hautes montagnes et la température peut être assez fraîche en hiver, le soir surtout. D’ailleurs, à peu près tout le monde traîne un vilain rhume, à ce moment là.

IMG_8973

Younes vit dans la maison avec sa mère, Hakima, son frère Hamza et sa sœur Fatim-Zarah. Il a aussi deux grands frères, qui ne vivent pas sous ce même toit. Ah, j’oubliais aussi les deux pensionnaires à quatre pattes, sa chatte Negra et son petit dont le joli nom, que je ne me risquerai pas à tenter d’écrire ici, signifie « celui qui apporte la joie ». Nous faisons part à Younes d’une remarque que nous avons pu faire : en général, les marocains ne semblent pas apprécier outre mesure la compagnie des animaux et nous voyons plutôt des bandes de chats et chiens errants et mendiant leur pitance dans les souks. Mais à Taroudant, il nous semble que les chats sont bien nourris et paraissent mieux portants que ce que nous avons pu voir ailleurs. Younes nous explique que les félins sont appréciés car prédateurs d’un nuisible quant à lui peu appréciable : les scorpions !

IMG_8223
Séance de travail sous le regard du chat masqué !

Les parents de Younes sont divorcés, fait assez rare au Maroc et qui est encore très mal perçu dans la société marocaine, même si la tendance évolue sensiblement dans le sens d’une augmentation du nombre de divorce et de l’acceptation de cette procédure. Ces situations sont surtout difficiles pour les femmes, nous dira Younes, qui sont jugées très sévèrement par les autres en cas de divorce, car considérées comme responsables de l’échec du couple. Younes nous dira que le divorce de ses parents a été un événement d’une extrême dureté dans sa vie.

IMG_8503
Hamza et Hakima. Nous avons beaucoup aimé Hakima, dont Younes nous avait prévenu : « Ma maman deviendra votre maman ». Cette femme au fort caractère a été aux petits soins pour nous et a essayé de nous guérir à coup d’infusions de zaatar, qu’elle prononçait comme un cri de guerrière.

Fatim-Zara, sa sœur, a quitté les bancs scolaires assez tôt et ne travaille pas. Elle aide sa famille élargie, en s’occupant notamment d’une cousine handicapée. Hamza a fini des études dans l’informatique et recherche du travail, une tâche bien difficile. Younes, qui a une trentaine d’années, travaille dans le cabinet de prothèse dentaire de son père, de même que ses deux grands frères. Il est donc le seul à pouvoir amener un revenu dans son foyer, revenu qui reste très maigre puisque il touche un salaire mensuel de 1000 dirhams par mois (un peu moins de 100€), tandis qu’il abat un travail de forçat et ne prend quasiment pas de vacances.

IMG_8733
Younes séchant sur sa terrasse

Younes est un des deux marocains que l’on entendra prononcer un discours aussi critique sur l’état actuel du Maroc et un discours progressiste, parlant sans fard des problèmes sociaux, politiques et des enjeux qui attendent le peuple marocain de demain. Bien souvent, la conclusion de nos discussion prenait la forme de ces mots « la vie est difficile, au Maroc, mes amis ».

Il nous évoquera aussi sa vie de petit garçon marocain dans une famille qui ne possède pas beaucoup d’argent. Mais jamais de dramatisme, Younes préfère regarder son passé d’une manière amusée. Et ainsi des anecdotes telles que ces sacs plastiques trop fragiles qu’ils remplissaient de cahiers, livres et stylos pour aller à l’école, remplaçant un cartable trop cher et qui finissaient invariablement par se déchirer sous le poids trop lourd qu’ils transportaient. Arrivés à l’école, plus de stylos ou un cahier manquant et il fallait faire sans… Ou encore cette vie dans la rue et ses combats de bandes de petits garçons de quartiers rivaux, qui se disputaient un chien comme une mascotte. Le chien était trop lourd pour eux et ils devaient s’y prendre à plusieurs pour ramener l’animal incrédule, étrange trophée vivant, dans leur quartier et fief. De toute manière, l’animal ne restait pas longtemps parce qu’une bande ou une autre finissait rapidement par le dérober à leur tour !

Mais Younes est tout sauf fataliste. C’est au contraire une personne aussi déterminée que tendre et positive, toujours encline au rire. D’ailleurs, Younes se présente toujours à vous un large sourire irrémédiablement ancré sur la façade !

IMG_9418

Et c’est parce que Younes est comme cela, parce qu’il ne se laisse pas abattre malgré la difficulté et parce qu’il croit férocement qu’un monde meilleur est à construire, qu’il a créé une association à Taroudant, l’association Soprano d’Art et de Culture et dans laquelle il investit toute son énergie pour aider les jeunes de sa ville souhaitant s’exprimer au moyen de l’art. Je parlerai un peu plus longuement de son association dans un prochain billet.

IMG_8977

Enfin, et pour finir, Younes est un musicien, chanteur, guitariste et percussionniste. Younes a commencé par faire du break-dance, qu’il interprétait dans la rue, ce qui lui a valu quelques nuits au poste : la rue, l’espace public ne sont pas des endroits où l’on peut s’exprimer de manière libre, en utilisant le médium de son choix. Younes commence aussi à écrire des textes et à les déclamer dans des groupes de rap ou de slam, ou dans la rue. Une fois qu’il se trouvait au poste de police, il rencontre une personne qui l’invite à venir chez lui le lendemain. Là, il trouve une guitare et par là même une porte d’entrée dans l’univers du rock et des musiques de fusion. Il va apprendre, en autodidacte, avec des amis dans la rue (puisqu’il n’existe pas de structures où l’on peut apprendre la musique à Taroudant), l’utilisation de cet instrument et les codes de ces musiques. Il apprend aussi au travers de la musique traditionnelle marocaine, dans l’atelier d’un maalem (un maitre) qui est aussi un artisan tailleur de pierre. La musique traditionnelle se transmet de manière orale.

IMG_8340

Younes est ensuite parti faire des études à Agadir et voyagera un peu au Maroc, pour assister aux rares festivals et scènes dédiés aux musiques actuelles. Les rencontres qu’il fera alors enrichiront son expérience et ses connaissances. Younes aura plusieurs expériences de groupes, touchant à des musiques telles que la fusion-gnaoua, le reggae, le rock. De retour à Taroudant, il fonde avec des amis le groupe Dark Street Band, groupe de rock-psychedelic, musique enrichie par des apports propres à la tradition artistique marocaine. Le groupe a participé à plusieurs concours au Maroc, remporté plusieurs prix et a donné deux concerts en France en 2014 (à Roman-sur-Isère et Bourg-de-Péage).

IMG_8952

Younes est très attaché à ses racines, à l’héritage qu’il a reçu de la culture marocaine, à sa ville et son patrimoine, ses gens. Mais, loin de rester fermé sur ces aspects là de son identité, Younes souhaite plus que tout apprendre, découvrir, s’enrichir au contact de l’être humain et de la richesse de sa diversité. Younes nous dira aussi qu’il se sent parfois à l’étroit dans cette société marocaine qui ne reconnait que difficilement son intérêt pour l’art, la musique et dans laquelle il ne trouve pas assez de place et de possibilités pour s’épanouir en tant qu’artiste. Un des objectifs de Younes est de partir à la découverte du monde, après avoir confié à d’autres mains les rênes de l’association qu’il a créé. Mais il reste le fait que voyager, pour un marocain, est bien plus difficile que pour un français, par exemple, notamment en Europe où les visas sont durs et chers à obtenir.

Pour finir ce portrait, il ne restait plus qu’à vous faire entendre la voix et la musique de cet ami. Younes nous interprète, au chant et à la guitare, une adaptation d’une poésie du melhoun, musique populaire marocaine dont nous parlerons également dans un prochain article. La chanson s’appelle « Printemps ».

3 Responses

  1. Saïd

    c’est toujours avec plaisir que je suis vos aventures et les diffuses à mes collègues.

    super projet espérant qu’il vous apporte épanouissement et richesse

    • assomarenostrum

      Merci beaucoup Said pour ton soutien ! Tu as été le premier à nous suivre dans cette aventure et nous t´en remercions beaucoup…

      On se voit en juin à Lunel !!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *