Un Noël à Tighirt !

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Lorsque nous habitions à Avignon, cet été, une après midi que nous passions avec notre ami Gugu (celui qui dessine) attablés à la terrasse d’un bar de la place des Corps-Saints, un certain Simo, ami de notre ami, était passé nous saluer. Simo est artiste, marocain et joue du guembri, l’instrument des gnawas. Notre ami lui avait expliqué brièvement notre projet et nous avions pris les coordonnées de Simo, en vue de lui demander des contacts et autres informations sur le Maroc.

Dans la course folle qui a précédé notre départ, nous avions un peu oublié de le recontacter et c’est au Maroc que je lui envoie un petit mail express, auquel il me répond quasi subitement pour me donner le contact d’un ami à lui, Jamal, qui vit au Maroc et est également musicien « guembriste ».

Gitanjali l’appelle donc et, comme à chaque fois au Maroc, notre contact nous invite chez lui ! Quelques jours plus tard, le moment de notre venue chez lui se précise : sa compagne Emilie, qui est franco-chypriote, est actuellement au Maroc et il nous propose de venir fêter Noël avec eux.

Chouette ! On était un peu tristes de penser à nos familles qui festoient sans nous, là bas, en France ou au Québec : la proposition est accueillie avec enthousiasme !

Pour faire un réveillon digne de ce nom, Jamal a prévu de cuisiner une vraie dinde de Noël et il nous manque pour l’accompagner quelques bouteilles de vin… Aie, voilà une affaire un peu compliquée : la consommation d’alcool est interdite dans la religion musulmane et cette dernière est une religion d’Etat dans ce pays. Il est dit dans la loi marocaine : « il est interdit à tout exploitant d’un établissement soumis à licence de vendre ou d’offrir gratuitement des boissons alcooliques ou alcoolisées à des Marocains musulmans », bien que cette loi soit peu appliquée dans les faits.

La constitution marocaine prévoit la liberté de culte pour les citoyens marocains. Mais dans les faits, la réalité est plus complexe : la loi prévoit également de punir tout acte qui pourrait ébranler la foi d’un marocain musulman ou viserait à le convertir à une autre religion. Une simple déclaration publique d’athéisme a pu être réprimée par le biais de cette loi, très subjectivement interprétée et appliquée parfois. Il existe donc une pression certaine de la part des autorités et de la société sur la question des pratiques religieuses au Maroc.

Jamal nous dit que l’alcool est tout de même consommé par une certaine partie de la population, mais de manière confidentielle, cachée. Dans la petite ville où il habite, des personnes lui ont offert une eau de vie qu’ils fabriquent à partir des figuiers de barbarie, si je me rappelle bien.

Bref, nous sillonnons Agadir pour trouver une grande surface où il est possible d’acheter de l’alcool. Nous n’en trouvons pas dans la plus grande enseigne de supermarchés présente au Maroc et qui s’appelle Marjane. Il n’y a que peu de grandes surfaces comme nous sommes habitués à fréquenter en Europe, les marocains effectuant leurs courses dans les souks et les petites épiceries. D’ailleurs, les grandes surfaces coûtent assez cher et on y trouve beaucoup plus de personnes étrangères, expatriés ou vacanciers. Et en ce jour de l’avent, nous ne sommes pas les seuls à rechercher ce genre de breuvages !

Nous en trouvons dans une grande surface d’une enseigne étrangère, Atacadão, et nous découvrons qu’il y a tout de même une production vinicole au Maroc. Une fois notre van chargé de toutes les provisions nécessaires à la confection du repas de fête, nous partons vers le sud, direction Tiznit, ville dont l’endroit où habite Jamal est relativement proche, nous a-t-il dit. Mais au Maroc, il faut toujours se méfier des indications, spatio-temporelles spécialement, données par un tiers : tout à tendance à être deux fois plus long, deux fois plus loin, ou deux fois plus cher ! Bon, nous n’avions peut être pas suffisamment étudié le trajet avant de nous lancer dans l’aventure…

Donc, après Tiznit, nous continuons vers Lakhsass, puis tournons en direction des montagnes en passant par Ait Erkha pour continuer sur la route menant à Tafraoute, pour rallier finalement la petite ville de Tighirt ! La nuit tombe, à mon grand désespoir et le trajet prend une allure de supplice, tant il dure, dure, dure, dans ces toutes petites routes sinueuses de montagne, avec le stress causé par des piétons, animaux et véhicules non signalés ou traversant subitement la route. Lorsque je m’arrête deux fois pour demander la route, mes interlocuteurs ne parlent pas le français. Pour rajouter à cela, la route est assez mauvaise, ayant subi les grosses inondations qui ont fait des dizaines de morts quelques mois plus tôt. Aucun pont n’a été épargné par les intempéries.

Nous finissons par arriver, exténués ! Jamal, « le professeur », est connu dans le village et on nous indique facilement la route. Jamal descend la côte qui mène à sa maison pour nous accueillir chaleureusement dans ce blizzard qui s’est levé et qui glace nos os. Nous garons notre camionnette, entrons dans le demeure de notre hôte et faisons sa connaissance, ainsi que celle d’Emilie.

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Jamal a vécu longtemps en France, à Avignon notamment, où il a connu Emilie. Il a décidé de retourner au Maroc et d’exercer le métier de professeur d’arabe. Il nous dit qu’il va voir comment cela se passera. Il nous dira aussi que s’il avait quitté le Maroc, c’était pour certaines raisons, notamment liées à des contraintes sociales et qu’il y revient en ayant envie de vivre comme il l’entend. Il nous dit enfin que si cela ne marche pas, il n’y restera à priori pas. Emilie a fait des études d’art et est photographe. Elle vit pour le moment toujours en France, mais va suivre Jamal dans cette aventure. Elle est ici pour des vacances et c’est, comme pour nous, sa première visite dans ce pays.

Si Jamal habite ici, c’est que ce poste, dans un milieu isolé et un peu difficile, lui a été imposé comme première affectation. D’ici quelques années, il pourra demander sa mutation s’il le souhaite. Le métier d’enseignant dans le public au Maroc est dur car assez mal rémunéré. Jamal n’a d’ailleurs pas encore commencé à toucher son salaire et sait qu’il doit attendre plusieurs mois avant de commencer à le percevoir. Il vit pour le moment grâce à ses économies et à l’ardoise que lui accordent des commerces de la ville.

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Le lendemain, jour de Noël, je me réveille complètement abattu par le rhume que je sentais revenir en force dans mon organisme. Zut, le jour de Noël, c’est pas de chance ! Notre programme du jour est de nous promener un peu avec Emilie, puis de débuter la cuisine. Jamal, lui, donne des cours ce jour là. Nous allons découvrir ce paysage de montagne magnifique, que nous n’avons absolument pas vu en arrivant la veille. Je vous laisse découvrir en images !

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Ici, nous sommes en plein pays Amazigh et certains ne parlent que le Tamazigh. La vie est plus rude, plus pauvre ici. Si Jamal possède l’eau courante et l’électricité dans son logement, internet marche (très) péniblement et nous rencontrons des personnes qui ne disposent pas de l’eau courante. Beaucoup vont puiser au puits directement, une eau brunâtre que nous verrons quelques femmes filtrer avec leur foulard. Nous croisons plusieurs troupeaux de moutons et de chèvres, gardés par des femmes. Ces dernières sont fortement voilées et refuseront de se laisser prendre en photo. Mais, en revanche, elles nous invitent bien volontiers à photographier leurs bêtes !

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Les hommes vivent ici de l’agriculture et du commerce. Les Berbères sont connus au Maroc pour être de très bon commerçants. L’agriculture locale prend la forme du pastoralisme et de quelques rares cultures : nous voyons partout des terres labourées et il me semble qu’il n’y pousse essentiellement que de l’herbe pour le fourrage. Il y a également beaucoup de figuiers de barbarie et d’arganiers. On dit ici que chaque figuier de barbarie, chaque arganier a son propriétaire, mais il n’est pas question de champs ou vergers bien délimités (à de rares exceptions près).

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Il n’y a pas de système de ramassage des ordures ici et les habitants jettent tout dans des décharges à ciel ouvert improvisées. Les lits des rivières sont jonchés de détritus et plus particulièrement de plastique. Jamal emmène ses poubelles dans son van, quand il descend vers Tiznit.

Les maisons sont traditionnellement construites en terre mêlée à de la paille ou en pierres sèches, mais on utilise maintenant aussi des parpaings.

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Après notre belle promenade, nous rentrons, pas très tôt, préparer le fameux repas, et c’est une fameuse entreprise que cette dernière. Jamal nous rejoint bientôt et tout le monde s’y met !

Nous nous trouverons être une dizaine ce soir là, avec en plus de nous quatre des amis et collègues de Jamal. La soirée est bien chouette, mais je suis au bord de l’agonie !

Le lendemain, pas très tôt je le confesse, nous allons faire une magnifique promenade avec Younes, fils des propriétaires de Jamal et qui était des nôtres la veille. Pendant la promenade, nous voyons des vestiges de bâtiments qui doivent être très anciens. Malheureusement, ces ruines sont petit à petit détruites car les gens du coin récupèrent les pierres pour construire de nouveaux bâtiments avec. Il est marrant de noter la différence de considérations selon les cultures et selon les peuples. Ce qui nous semblerait un sacrilège en occident est une nécessité pour les personnes ici, qui disposent de très peu de moyens et font comme elles peuvent.

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Après avoir bien marché, observé des écureuils, ramassé du khôl (vous savez, cette poudre que les femmes se mettent sur les yeux pour se faire belle : eh bien, ici on la ramasse par terre sous la forme d’une roche très friable, utilisée telle quelle), nous arrivons à un petit lac qui a des allures de paradis. Le soir tombe vite et le froid arrive au grand galop. Nous faisons du stop sur la piste, très empruntée par de gros camions qui charrient du sable depuis une carrière, vers Tighirt. Nous avons de la chance et rentrons pile à l’heure !

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Le lendemain, c’est jour de souk et nous nous décidons à aller dans le cœur de la ville avec Emilie et Gitanjali. Tighirt n’est vraiment pas un lieu où les touristes parviennent et ses habitants n’ont surement pas souvent l’occasion de voir des occidentaux. Autant dire que nous sommes des aimants pour les regards de tout le monde ! De plus, la rue appartient résolument à la gent masculine et le souk ne fait pas exception. Imaginez le tableau : un type à peau blanche et bonnet à pompon se promenant aux côtés de deux femmes habillées à l’occidentale, les cheveux au vent. Nous serions des extraterrestres pleins de tentacules, les personnes n’en seraient guères plus étonnées que de nous voir ici.

Une petite réflexion sur l’apparence : c’est drôle car nous avons véritablement des « types » différents suivant d’où on vient, qu’il s’agisse de traits physiques, d’habitudes vestimentaires, d’allures, de gestes; mais en se fiant à l’apparence, on se trompe souvent beaucoup ! En Espagne, j’ai pu paraître pour un catalan en Catalogne et surement pas pour un espagnol en Andalousie. Au Maroc, Gitanjali a continuellement été prise pour une marocaine, berbère notamment ! Moi, ben… j’avais peu de chance que l’on m’imagine être un marocain… Mais on m’a pris une fois pour un… libanais ! Et en Italie du nord, où nous nous trouvions il y a peu, on nous croyait tout le temps espagnols ! Enfin, durant notre passage éclair en Slovénie, Gitanjali était tzigane aux yeux de notre hôtesse d’un soir.

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Parenthèse fermée : nous sommes vendredi et c’est jour de couscous. Nous croisons un voisin qui nous dit qu’il va nous amener le couscous chez Jamal. La femme du propriétaire nous en amène également un, au cours de notre repas ! C’était, nous dit Jamal, la même chose la semaine passée ! Ceci illustre bien l’hospitalité, le don, composante importante de la culture marocaine.

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Nous partons ensuite faire une petite balade avec un collègue de Jamal, puis un repas avec convives improvisé s’annonce chez Jamal. Hassan, mécano-électricien à Tighirt nous concocte un tajine qui fera partie du top 3 des tajines de notre séjour ! Comme je vais un peu mieux, nous nous décidons à faire un petit bœuf avec Jamal, au guembri et son ami Hamid, qui est guitariste et ingénieur agronome en vacances.

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Une vidéo du petit bœuf entre amis de ce soir là :

Le lendemain, nous partons tous ensemble pour rejoindre Hamid sur la côte, à Mirleft, dans un appartement que lui prête un client à lui. Le coin est touristique et nous croisons beaucoup d’occidentaux en vacances. Plus que de marocains, même. Hamid est féru de pêche et nous lui tenons compagnie pendant quelques temps, sur une falaise escarpée.

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Le lendemain, nous n’arrivons pas à partir, alors que nous repoussons notre départ pour Taroudant depuis quelques jours. En effet, Hamid et Jamal nous proposent de les accompagner à une plage à une quinzaine de minutes d’ici (soit 45 min réelles) et considérée comme étant l’une des plus belles au monde. Nous faisons bien de les accompagner, parce que l’endroit est magnifique !

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Après avoir déjeuner d’un tajine de poisson dans un hôtel donnant sur la plage, nous devons partir, même si nous aurions aimé flâner dans ce bel endroit… Nous prenons donc la route en direction de Taroudant, afin de retrouver Younes Lachgar, président de l’association Soprano et musicien et après nous être fait un peu arnaquer par le gardien du parking (c’est la première fois depuis notre arrivée et on s’est un peu pris la tête avec lui, même s’il gagne tout de même !).

En bonus, une petite vidéo d’une route de montagne au Maroc. Bon, c’est pas passionnant, mais ça vous amusera peut être de voir des paysages animés…

Toutes les photos de l’article, plus d’autres :

Nos aventures roudanaises suivront bientôt !

11 Responses

    • assomarenostrum

      Merci ! Nous aussi on l’a adoré : il était aussi bon qu’il en a l’air sur les photos !

  1. Isabelle

    Quelles belles photos ! Que de beaux paysages ! Merci de nous faire voyager avec vous.
    Vivement la suite.
    A quand la Croatie et les Balkans ? J’ai hâte de découvrir.
    Bonne continuation

    • assomarenostrum

      Merci de ton petit commentaire ! A ce rythme, les Balkans ce sera dans deux mois et la Turquie à notre retour… Non, on va se ressaisir !

  2. H. Alex

    Quelle aventure !
    Les photos sont superbes. Ça fait plaisir de vous voir et de te lire…

    Une petite remarque : je n’arrive pas à lire les vidéos. Suis-je le seul ?

    • assomarenostrum

      Merci beaucoup !
      Pour les vidéos, j’aimerais bien savoir des autres s’ils peuvent les lire ou pas, car nous galérons un peu avec ça ! Hier on ne pouvait pas les lire non plus, aujourd’hui oui… As tu essayé avec un navigateur différent ?
      J’espère que tu vas bien ! A bientôt mon ami !

  3. claire et christian

    Coucou
    Toujours très sympas vos récits ! Nous sommes passés dans tous ces endroits lors de notre voyage au Maroc en 1998 avec Boris et Quentin, cela ravive de bons souvenirs mais nous n’avions pas vécu chez des marocains….c’est tellement mieux de vivre ces partages pour comprendre un pays. Merci et bonne route !

  4. Dominique Dumas

    Salut les jeunes
    Juste pr dire que je peux ouvrir, regarder et écouter les vidéos sans problèmes, juste en clicquant dessus! et aussi que je suis tjrs aussi heureuse de vs lire, voir vos magnifiques photos etc… Je ne t’avais jamais entendu au sax Lucas et que tu balades bien dis-donc mon ami, boeuf-blues très nourrissant. J’ai ma soeur qui vient de partir pr Cuba pr les vacances et je me disais que ce doit pas être inintéressant comme voyage quand on est musicien, tjrs un peu ds le même optique que ce que vs faites cette année. Mais du calme, chaque chose en son temps, il faut profiter du moment présent évidemment! Bonne continuation. Ou êtes vous en ce moment, en Europe? Bises. Dominique

  5. Jackie Bonnard

    Bonjour Lucas et Gitanjali,
    Quel plaisir de lire vos chroniques , c’est passionnant. Super votre boeuf; et vos photos…Ces paysages me rappellent la Tunisie du sud que nous avons parcourue au printemps 2005 (premier voyage de retraités!). Isabelle m’a remis votre courrier d’Agadir,ce qui m’a bien fait plaisir.Continuez ce voyage si bien entamé,poursuivez vos magnifiques rencontres…
    Bisous. Jackie.

  6. rené bergougnoux

    Super les P’tits Jeunes.
    Continuez, continuez, continuez … mais bon, z’êtes où maintenant ?
    On attend la suite, nous, et avec impatience !
    Gros bisous, et à bientôt !

  7. hafssa

    Super!!! C’est fou de tomber sur un article comme ca sur Tighirt, ville de mes parents. Jy est passé ts mes étés toute mon enfance et je viens d’y passer une semaine en famille et je dois retourner en France le coeur serré 🙁 . En ts cas un plaisir de vous lire.. mon oncle fait les meilleurs tajines du coin et ns avons des vues splendides de chez ns 🙂 donc marhbabikoum

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